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Naoutchanaïa fantastika

Dans le petit monde du jeu de rôle, la science-fiction a suscité de nombreux émules. Les épopées intergalactiques et les anticipations sociales inspirent toujours de nombreux rôlistes et force est de constater qu’aujourd’hui, ce thème occupe une place de choix.  Au sein de cette multitude d’univers, les jeux inspirés par les œuvres de science-fiction anglo-saxonne sont légions alors que bien peu de cas a été fait de la science-fiction soviétique. Naoutchanaïa fantastika, littéralement Fantastique scientifique,  est le terme pour désigner la science-fiction en Russie.  C’est également un genre littéraire qui connut son âge d’or dans les années 60 et 70 et qui a rayonné un temps jusqu’en Europe et aux Etats-Unis.  Parmi les jeux de rôle de science-fiction stricto sensus, c’est à dire des jeux décrivant un futur possible de l’humanité, bien peu s’inspirent des univers créés de l’autre côté du Rideau de Fer.  Le Guide du Rôliste Galactique recense plus ou moins une centaine de jeux  professionnels traitant de science-fiction et un peu près autant de jeux amateurs. Parmi ceux-ci, seuls deux titres s’inspirent de ce courant littéraire. Il s’agit de Stalker, édité par Burger Game en 2012 et basé sur le roman éponyme des frères Strougatski, et Working Class Heroes, un jeu amateur édité par Peejees. Ils sont les seuls à mettre en scène l’esthétique soviétique dans le cadre d’un univers ludique. Mais au fait, qu’est-ce qui fait la spécificité de ce courant littéraire?

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Une constante de la science-fiction soviétique est la notion d’utopie et de dystopie.  Ievgueni Zamiatine est le premier à utiliser ce concept avec Nous autres, un roman paru en 1920. Le livre dresse le portrait d’un état totalitaire qui impose le bonheur aux civilisations extra-terrestres. Le récit est raconté sous la forme d’un journal tenu par un homme nommé D-503. Au fil des pages, le lecteur assistera aux doutes grandissant du narrateur. L’ancien monde, c’est à dire le nôtre, plus précaire, plus imprévisible, vaut peut-être mieux qu’une civilisation où le ravissement et la félicité ne sont plus que des dogmes formatés. Ce roman peu connu inspira pourtant  le meilleur des mondes de Huxley et 1984 d’Orwell. La critique à peine masquée du régime stalinien valu à son auteur de s’exiler à Paris quelques années plus tard. Cet univers est une mine de background utilisable pour un jeu comme Retrofutur par exemple.

Dans les œuvres ultérieures de science-fiction parues en URSS,  l’utopie et son contraire vont bien souvent servir de prétexte pour louer la grandeur du communisme. Pourtant, dès 1956, des écrivains vont profiter du dégel annoncé par le XXème congrès du Parti pour réclamer le «droit à l’imagination». Un an plus tard, Ivan Efremov publie La nébuleuse d’Andromède, un roman qui donna un nouveau souffle à la science-fiction russe. Cette fois-ci, l’histoire a lieu dans un futur très lointain, détail assez rare dans la production de l’époque.  Il faut se rappeler que sous Staline, mort quelques années plus tôt, la chose aurait été impensable car «seul le Petit Père des peuples peut prévoir l’avenir» et quiconque prêtait son imagination à anticiper un futur au-delà du plan quinquennal définit par le Parti s’exposait à des risques de censure. Ce roman, en prenant comme cadre le voyage d’un vaisseau spatial, va mêler space opera pur jus sur fond de société utopique et de considérations philosophiques sur l’avenir de l’Homme. L’adaptation cinématographique réalisée par Yevgeni Sherstobitov dans les années 60 est une source d’inspiration et d’ambiance pour tout maître de jeu qui s’intéresse au genre. L’esthétique du film m’a tout de suite fait penser au jeu loufoque Paranoïa même si l’histoire pourrait sans peine être adaptée à un jeu de rôle plus «sérieux».

Strougatski18La bouffée d’oxygène qu’apporta La nébuleuse d’Andromède contamina ceux qui allaient devenir les chefs de file de la SF soviétique : Arcadi et Boris Strougatski.  Bien que l’utopie soit  présente dans leur œuvre florissante, c’est désormais à des questions existentielles très actuelles que les deux frères vont s’intéresser.  Des thèmes comme la science, l’éthique, la responsabilité vont tour à tour s’enchevêtrer dans des histoires prenant pour cadre des univers haut en couleur, des descriptions vivantes et un sens aigu de la narration. Pour les Strougatski,  «la science-fiction est d’abord de la littérature, c’est-à-dire l’analyse littéraire de la société contemporaine». Stalker, leur livre le plus célèbre, adapté au cinéma par Andreï Tarkovski, nous dépeint une situation des plus étranges. Des extra-terrestres dont personne ne sait rien sont venus sur la terre et en sont aussitôt reparti, laissant derrière eux de mystérieux artefacts. Les «Zones» de leurs passages deviennent des étendues dépourvues de toutes vies où les lois de la physique se trouvent modifiées. Les Stalker, comme on les appelle, sont payés pour pénétrer dans ces Zones et trouver les artefacts, au prix de mille dangers. Ce roman a inspiré un jeu de rôle du même nom.

Une autre œuvre des frères Strougatski mérite le détour: l’Univers du Midi. Tout au long de ce cycle, (neuf romans et quelques nouvelles), ils vont nous décrire  une société parvenue à son apogée. Si la plupart de ces livres sont construit sous forme d’enquête ou de roman d’aventures, c’est avant tout la philosophie, la politique et les interrogations naissantes aux contacts d’autres cultures qui intéressent les Strougatski. A ce titre, on peut sans peine affirmer que leur SF est la plus élaborée de la période soviétique. Au-delà de ces considérations, l’Univers du Midi peut aisément constituer un décor de campagne, clé en mains, pour un jeu comme Multimondes.

prisoners-of-power-battlestar-rebellion-2Pour terminer ce petit tour d’horizon on ne peut faire abstraction de Stanislas Lem, tant son œuvre mérite le détour. Grand admirateur de Philip K. Dick, qu’il considérait comme l’unique écrivain américain de SF  digne d’intérêt,  Lem va s’intéresser aux utopies en mettant l’accent sur l’avenir de  la technologie et sur l’incommunicabilité entre humains et extra-terrestres. Ce dernier thème est d’ailleurs le centre de son roman Solaris, adapté à deux reprises au cinéma, en 1972 par Andreï Tarkovski et en 2003 par Steven Soderbergh. Le livre possède une atmosphère angoissante et mystérieuse qui pourrait sans peine être adaptée au jeu Traveller. Le film, la version de 1972 en tout cas, possède une esthétique « rétro » incontournable pour les MJ amateurs de SF. Son autre œuvre majeure, le congrès de futurologie, constitue à lui seul un scénario des plus délirant pour Cyberpunk. Cet étrange récit, très difficilement racontable tant il brille par son originalité, a quant à lui été adapté en dessin animé par Ari Folman.

Bref,  si vous aimez la science-fiction et que vous êtes à la recherche d’univers originaux, je ne peux que vous conseiller de vous plonger dans la Naoutchanaïa fantastika.

Pour en savoir plus :

Deux études sur la SF soviétique

http://www.culture-sf.com/Les-mondes-paralleles-de-la-science-fiction-sovietique-Jacqueline-Lahana-cf-139

http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=2-8251-2139-8&type=15&code_lg=lg_fr&num=0

-La science-fiction soviétique vue par un français

http://www.russkaya-fantastika.eu/archive/2012/03/18/un-article-inedit-de-jacques-bergier-sur-la-sf-sovietique.html

-Blog en français sur la SF soviétique

http://www.russkaya-fantastika.eu/about.html

-Stalker : The RPG

http://www.legrog.org/jeux/stalker

http://www.burgergames.com/stalker/EN_web/

-Working Class Heroes : un univers pour Savage World

http://www.legrog.org/jeux-amateurs/workin-class-heroes

http://peejees.free.fr/pages/working.htm

-Retrofutur:  

http://www.legrog.org/jeux/retrofutur

-Multimondes:

http://www.legrog.org/jeux/multimondes

-Traveller:

http://www.legrog.org/jeux/traveller#Classic+Traveller

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le synthétisme de León Dùran

León Prieto Dùran est décédé prématurément le 20 juillet dernier à l’âge de 59 ans. Né à Bogota en 1953, Dùran était le chef de file de la littérature intersticielle. Son oeuvre compte une dizaine de recueils de nouvelles et 13 romans.

MISS MARVEL 1Dans les années 70, Dùran s’est fait connaître grâce à des œuvres extrêmement originales. En effet, grand amateur de comics de science-fiction nord-américains, il s’est inspiré des péripéties de ces super-héros masqués pour élaborer un exercice de style littéraire original qu’il appela « L’Histoire intersticielle des comics. » Son idée était de combler quelque peu le vide virtuellement infini qui sépare deux épisodes de ces bandes dessinées. Entre le moment où Spider-man terrasse le Dr Octopus dans l’épisode 122 et celui où il part à la recherche du Chacal dans le n°123, que s’était-il donc passé ? Et surtout, comment le raconter pour en en faire de la littérature ? Fort de cette idée directrice, il se mit à écrire avec  acharnement jusqu’à sa mort.

Dans son autobiographie, il expliqua les trois contraintes qu’il s’était imposé pour écrire cette  Histoire intersticielle des comics :

-La cohérence : En inventant les évènements qui se produiraient entre deux numéros, il devait respecter scrupuleusement la cohérence entre les épisodes. Cette contrainte était encore relativement facile car l’univers improbable des super-héros où tout était possible lui laissait une marge de manoeuvre très importante.

-La mémoire : L’Histoire intersticielle des comics devait permettre une meilleure compréhension de l’Histoire de l’humanité. C’est ainsi qu’il traita avec beaucoup de sérieux, par la voix de Superman notamment, des questions telles que le déclin des passions politiques ou la fin programmée de la social-démocratie.

-La poésie : L’Histoire intersticielle des comics ne devrait jamais devenir un roman de gare, même si le thème des super-héros masqués s’y prêtait aisément. Elle devait posséder un ton, un style, une voix  qui susciteraient des images, des sentiments, des émotions. Bref, une vision poétique du monde.cvt_Un-jour-je-serai-invincible_8837

Dans son travail, il se sentait la liberté de tout écrire, de tout réinventer, avec ce ton au style épuré qui lui était si particulier. Ses premiers livres bien entendu ne furent jamais distribués car Dùran ne prenait même pas la peine de changer les noms. Il se les appropriait en estimant que les personnages de ces séries populaires lui appartenaient tout autant qu’à leur créateurs. Malgré leur confidentialité, les histoires qu’il rédigea dans la solitude de son meublé circulèrent et obtinrent une certaine notoriété. L’univers intersticiel qui séparait par exemple deux épisodes des X-Men, de Flash ou des Fantastic Four fit des émules et devint le théâtre de nombreuses créations.

bloke-kiss-500x259-300x155Vers la fin des années 80, le nom de Dùran fini par traverser l’atlantique. Le mouvement littéraire  Antefutur, fondé par Romeo Vasilik , organisa des lectures publiques à Amsterdam. Des critiques de ses œuvres apparurent dans plusieurs revues. A l’aube de l’an 2000, on commençait à prendre très au sérieux sa démarche artistique résolument post-moderne, notamment grâce à un illustre professeur de littérature : Eduardo Mendès, de l’Universidad Nacional de Bogota. Avec León Dùran, il contribua à la rédaction d’un essai qui théorisait cette démarche:  Ecrire entre les pages : un manifeste de la littérature intersticielle .

Pour lui rendre hommage, nous vous livrons ici le paragraphe de clôture de son dernier livre et qui s’intitule Galactus ou la peur primale.

« Du haut du pylône, Miss Marvel observait la zone qui s’étalait sous ses jambes ballantes. La vue embrassait un large périmètre délimité par les bâtiments éventrés et la forêt insondable. La lumière crue du soleil filtrée par l’épais brouillard accentuait l’aspect figé de la scène. Sur la gauche, vers la Grande Ceinture, le clocher d’une église gisait couché sur le flanc. Les gravats de béton, projetés sur des dizaines de mètres, semblaient avoir été vomis de la brèche centrale. Plus bas, un arbre gigantesque traversait de part en part le préfabriqué d’une station service. Ses racines ondulaient sur le bitume crevassé. On aurait dit des serpents qu’une mer figée aurait englouti. Vers le nord et l’ancienne route, deux édifices brisés aux couleurs métalliques s’appuyaient l’un contre l’autre menaçant à tout instant de faire vaciller l’équilibre précaire qui les maintenait encore debout. Plus loin, dans l’ombre des énormes monticules où s’agglutinaient un fatras d’appareils électroménagers et de postes de télévision, un bras squelettique pendait mollement d’une cabine téléphonique. Autour de cette plaine inerte, la végétation broussailleuse et enchevêtrée avançait sa masse inexorablement. Galactus était parti. »

Incertaines élections.

Les Esprits-Machines qui contrôlent la Technocratie du Coliseum , cette instance suprême qui tend à supplanter toutes les prérogatives des gouvernements planétaires, ont donné leur accord  pour que se tiennent d’incertaines élections dans l’Imperium Belgarium.

Après les troubles communautaires des 2 dernières années, on peut se demander si ce n’est pas l’ existence de Belgarium qui va se jouer lors du scrutin de ce 7 juin . Faisons dès lors un petit tour d’horrizon des factions en présence.

Les provinces du nord, tentées  par le sécessionnisme, semblent confirmer la percée  de figures telles le Prince Bart de Wavre , le grand favori pour mener les forces conservatrices de la Haine Vénale. Le paysage politique se recompose en une myriade de groupuscules : ainsi, l’Ubbermarchand D-Day Kerre, habile à mystifier les foules avec son franc parler, ses manières rustres et son aversion pour la caste politique, pèsera peut-être plus lourd aujourd’hui que les vielles formations consensuelles. Déjà, ses milices privées infiltrent les plus hauts niveaux de pouvoirs, le premier à en avoir fait les frais fut Karl Gukt, haut représentant de l’Imperium dans les Hémicycles Spaciens. Cette multiplication de mouvements politiques semble toutefois jouer en défaveur des ultra-orthodoxes du Bloc Ultra, ces fanatiques de la périphérie de l’Imperium, qui prônent encore aujourd’hui le verrouillage des frontières Spaciennes. Leur flotte qui, dit-on, maitrise aujourd’hui la science Subluminique, a causé à maintes reprises bien des soucis. On se souvient de la guerre civile qui secoua le Planetarium de Loeux-Ven et qui fut causée en grande partie par les zélotes de cette formation au passé obscur. Toutefois,  leur menace semble aujourd’hui partiellement écartée, leurs thèmes favoris ayant été repris par des figures charismatiques issues de groupes plus modérés. Mais qui reste-il pour apporter une alternative favorable dans cet Imperium qui se sclérose et dont les représentants provoquent de plus en plus d’aversion ?

La faction  EchoLo (Echosystémique & Logique)  rassemble jours après jours de plus en plus de fidèles, surtout dans la cité état libertaire « Brûle-ces-lois ». Leur programme anti-mutant risque pourtant de leur causer quelques désagréments. Le conglomérat « Pouvoir et Syndicat » quant à lui risque bien de tomber en totale désuétude. Les nombreux scandales qui ont éclaboussé cette formation risquent de faire taire à jamais la voix de ces progressistes. Le CDH (Citoyens pour le Devenir Humanoïde) joue la carte de la communautarisation et rassemble les fidèles de la Révélation Ionique. Le risque est grand de voir resurgir les démons d’un passé révolu : celui où Eclésiarchie et Administrum n’était pas encore séparés de fait. Reste la puissante organisation criminelle du MR (Maraudes & Rafles), ces corsaires galactiques au services des Ubbermarchands qui depuis peu ont des prétentions politiques.

Bref, la situation est bien instable dans l’Imperium Belgarium. La cohabitation problématique entre Centaurides et Casiopéens n’arrange en rien la concertation pourtant nécessaire et pour couronner le tout,  la soeur de l’Arkomte Hermanus Puyrom  aurait rejoint la rebellion des Partisans pour  la Téléologie Biologique (PTB), portant ainsi un coup dur à la famille Impériale.

C’était Raymeedee  Kon-Ink, pour le bulletin de la Comète.

Strange Fiction

L’exploration des mondes parallèles, des dimensions cachées, du cyberspace ou des contrées oniriques fait depuis bien longtemps partie du menu que nous propose la littérature fantastique. On retrouve ce type d‘expérience littéraire sous les termes génériques de « science-fiction » et d’«  Heroic-Fantasy » et chacun d’entre eux se décline en une série impressionnante de sous-genres (hard science, sword and sorcery, cyberpunk, space opera, steampunk, etc). Pourtant, rares sont les auteurs qui ont accepté de plein gré cet étiquetage réducteur qui a toujours eu des visées plus mercantiles que le soucis réel de définir un genre.

Récemment, un jeune auteur écossais, Hal Duncan, a utilisé le terme de « Strange Fiction ». C’est tellement simple, tout en étant suffisamment vague qu’on se demande pourquoi nul n’y avait songé plus tôt. Cette appellation a également l’avantage d’englober dans son giron et de faire figurer côte à côte des auteurs comme Maupassant, Joyce, Kafka, Borges, Cortazar et Garcia Marquez avec par exemple Philip K Dick, William Gibson, Haruki  Murakami, Jeff Noon, Hal Duncan et pourquoi pas ….. la Bible!

Bien sûr, la notion d’étrangeté serait à définir mais le plus important est que cette pirouette syntaxique de Duncan permet de réhabiliter des œuvres considérées jusque là comme secondaire.

Le lecteur  ne se rend peut-être pas compte de l’importance de cet étiquetage pour la diffusion des œuvres. Pourtant, ce vocabulaire qui classe, range et catégorise à tour de bras conditionne bel et bien notre représentation d’un auteur et son analyse. Ayant classé cette article sous l’onglet « Science Fiction », je n’échappe pas à la règle. (NDLA:j’ai modifié depuis cet onglet en lui préférant le terme « Galaxie sociale »).

On sait depuis Einstein que les résultats de toutes recherches scientifiques  sont conditionnés par ce que veut trouver le chercheur. La grande part de subjectivité de l’analyste n’est plus à mettre en doute. Des balises comme  » heroic fantasy » ou  « cyberpunk » vont conditionner le critique sur non seulement ce qu’il pense qu’il va trouver dans le livre mais aussi sur sa manière de l’analyser.

Alors le Nobel de littérature pour Franck Herbert et le Goncourt pour Jodorowsky, est-ce possible ?

Peut-être dans une autre dimension…

Babel Street

 

 

En 1963 Julio Cortazar publie  « Rayuela » (Marelle), un épais roman qui avait la particularité de donner au lecteur le choix de ne pas suivre l’ordre chronologique des pages mais plutôt de sauter de paragraphes en paragraphes selon un autre ordre donné par l’auteur. Ce cheminement, tout en donnant une part plus active au lecteur, lui faisait bénéficier de chapitres supplémentaires. En effet, le livre lu chronologiquement, qui s’arrêtait au deux tiers du roman complet, offrait moins de détails sur les pérégrinations mentales de Horacio Oliveira.et de son double littéraire.

 

En 1967, Raymond Queneau présente son « Conte à votre façon » qui permet au lecteur de construire lui-même sa version du conte en choisissant à chaque étape une des solutions proposée.

 

En 1969, Edward Packard écrit  « Sugarcane Island », un récit d’aventure pour enfant écrit à la deuxième personne où le lecteur pouvait choisir plusieurs options quant au déroulement de l’histoire. Cette interactivité offerte au lecteur n’enthousiasma pas les éditeurs puisqu’il fallut attendre 1976 avant de le voir édité sous le label « Adventure of you ».

 

Devant le succès du concept, d’autres collections mineures (Choose your own adventure, Buffalo Castle, Endless Quest, etc.) virent le jour mais c’est véritablement en 1982 que le genre connu un succès mondial grâce aux anglais Ian Livingstone et Steve Jackson. Leur passion pour les jeux les amena à inclure une dimension  plus ludique à ces récits interactifs en y insérant quelques règles simples nécessitant l’usage de dés. C’est ainsi que naquit en août 1982 « Warlock of the firetop mountain» qui enthousiasma des dizaines de milliers de jeunes adolescent en les initiant pour beaucoup d’entre eux aux mondes imaginaires de l’Heroic-Fantasy en même temps qu’à la lecture.

 

Avec les années 90 on assista à l’expansion de l’industrie des jeux vidéo provoquant par la même la désuétude du « livre-jeu ». Les ventes chutèrent et ces livres finirent par disparaître de la circulation.

Aucun écrivain notable ne reprit en main le concept, jugeant sans doute qu’il était trop lié à la littérature enfantine et pré-adolescente. Pourtant, avec l’avènement d’internet et les possibilités de diffusion intrinsèque qu’il recèle, on aurait pu s’attendre à ce que tôt ou tard, la littérature interactive refasse son apparition.

 

 C’est désormais chose faite avec « 217, Babel Street, an evolving web of stories », le projet du quatuor anglais formé par Susanna Jones, Alison MacLeod, William Shaw et  Jeff Noon.

Le concept du site est simple : Un immeuble avec 20 appartements avec autant de familles, leurs joies, leurs déboires, leur vie. La première page se présente sous la forme d’un tableau à sonnette avec les noms de tous les locataires. On clique au choix sur un nom ou sur la porte d’entrée pour débuter la lecture. 

L’originalité est lié au fait que les 4 auteurs écrivent leurs histoires indépendamment les uns des autres, mais en les reliant entre elles grâce des mots clé faisant office de liens hypertexte. Cette liberté de navigation à travers le récit nous rappelle les livres-jeu auxquels se rajouteraient  la rupture de la lecture linéaire au profit d’une lecture circulaire. En effet, les entrée dans le récit sont multiples, l’histoire est parfois redondante mais cette seconde lecture offre parfois de nouvelles perspectives inattendues.

 

Où cela conduira-t-il ? Tout dépend du bon usage du médium « hypermédia » mais le concept semble prometteur et souligne que la littérature peut se prévaloir d’un nouvel allié technologique dans l’élaboration et la conception de nouvelles formes de diffusion. Si le média EST le message, comme le souligne Marshall  MacLuhan, alors nous sommes peut être devant une nouvelle mise en forme des idées. 

Micronautes

Entre 1976 et 1981 l’on pouvait voir sur les étalages des magasins de jouets une série particulièrement attrayante au nom évocateur de « Micronautes ». Je vous passe le volet nostalgique que je peux ressentir à la vue de ces jouets pour plûtot aborder un sujet qui me tient à coeur et qui dans une certaine mesure est lié à cette gamme de produit. J’ai nommé: l’inspiration d’une narration intérieure.

En effet, les « micronautes », ces personnages de science-fiction, étaient sans histoire, sans passé, bref, sans contexte. Il ne restait au gamin de 6 ans que j’étais que de m’inventer leur saga en m’inspirant du design de la gamme, du nom des personnages mais surtout de ces petites phrases qui agrémentaient les emballages et qui constituaient pour moi les seuls indices « archéologiques » de l’existence du « Microvers ».

C’est comme ça que débuta peut être ma première tentative de narration continue, en me contant les histoires à moi-même de ces personnages aux noms accrocheurs tel le Time Traveller, le robot Biotron, l’immaculé Force Commander ou encore du Pharoid muni de son sarcophage temporel.

Il est intéressant de remarquer comment le choix des mots va orienter le scénario. Quand il était question de slogan tel « Micropolis, the building set that never stops growing « mes histoires se contentaient de faire voguer des voyageurs temporels dans leurs véhicules étranges, tels le « Rhodium Orbiter » ou le « Neon Orbiter », jusqu’aux confins de la galaxie. Mes micronautes échangeaient leur cerveau détachable comme on partagerait un pique-nique entre amis.  Je m’inspirais des noms évocateurs tels la « Stratastation »,  » l’Astrostation » ou encore la « Microrail City » pour bâtir des scénarios de science-fiction enfantine.

Et puis les mots sur les boîtiers régressèrent. Il était désormais question de « Battle Cruiser », de « Satellite Survey Station » et de « Galactic Warrior ».

Le poids des mots…

 Les personnages quant à eux s’équipèrent de missiles, d’épées et de rayon laser.

…le choc des photos.

L’orientation de mes scénario devint binaire et il ne fut question que d’explosions, de guerres stellaires et de destructions massives.

Plus tard, l’éditeur « Marvel » publia un comics s’inspirant de ces jouets. Un comics ou la guerre était à l’honneur…

Le congrès de futurologie.

Ce petit roman d’anticipation de 150 pages mériterait d’être lu simplement pour ces 30 dernières pages. Stanislas Lem nous racconte comment un futurologue au seuil de la mort est congelé durant plus de 60 ans. A son réveil, guérit, il découvre un monde insoupçonné, où la psychochimie règne sans partage et procure aux citoyens le moindre de leur désir sous forme de pillule. Peu à peu, notre protagoniste va découvrir la face cachée de cette civilisation sans armes, sans peur …et sans lendemain.

Cette (anti) utopie est à mettre en parallèle avec bien entendu 1984 de Orwell, le meilleur des mondes de Huxley, Farenheit 451 de Ray Bradburry et, moins connu peut être, l’oiseau d’amérique de Walter Tévis.

A la différence toutefois qu’ici, la priorité est à l’humour et ce malgré les questions essentielle, que soulève Stanislas Lem.