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Naoutchanaïa fantastika

Dans le petit monde du jeu de rôle, la science-fiction a suscité de nombreux émules. Les épopées intergalactiques et les anticipations sociales inspirent toujours de nombreux rôlistes et force est de constater qu’aujourd’hui, ce thème occupe une place de choix.  Au sein de cette multitude d’univers, les jeux inspirés par les œuvres de science-fiction anglo-saxonne sont légions alors que bien peu de cas a été fait de la science-fiction soviétique. Naoutchanaïa fantastika, littéralement Fantastique scientifique,  est le terme pour désigner la science-fiction en Russie.  C’est également un genre littéraire qui connut son âge d’or dans les années 60 et 70 et qui a rayonné un temps jusqu’en Europe et aux Etats-Unis.  Parmi les jeux de rôle de science-fiction stricto sensus, c’est à dire des jeux décrivant un futur possible de l’humanité, bien peu s’inspirent des univers créés de l’autre côté du Rideau de Fer.  Le Guide du Rôliste Galactique recense plus ou moins une centaine de jeux  professionnels traitant de science-fiction et un peu près autant de jeux amateurs. Parmi ceux-ci, seuls deux titres s’inspirent de ce courant littéraire. Il s’agit de Stalker, édité par Burger Game en 2012 et basé sur le roman éponyme des frères Strougatski, et Working Class Heroes, un jeu amateur édité par Peejees. Ils sont les seuls à mettre en scène l’esthétique soviétique dans le cadre d’un univers ludique. Mais au fait, qu’est-ce qui fait la spécificité de ce courant littéraire?

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Une constante de la science-fiction soviétique est la notion d’utopie et de dystopie.  Ievgueni Zamiatine est le premier à utiliser ce concept avec Nous autres, un roman paru en 1920. Le livre dresse le portrait d’un état totalitaire qui impose le bonheur aux civilisations extra-terrestres. Le récit est raconté sous la forme d’un journal tenu par un homme nommé D-503. Au fil des pages, le lecteur assistera aux doutes grandissant du narrateur. L’ancien monde, c’est à dire le nôtre, plus précaire, plus imprévisible, vaut peut-être mieux qu’une civilisation où le ravissement et la félicité ne sont plus que des dogmes formatés. Ce roman peu connu inspira pourtant  le meilleur des mondes de Huxley et 1984 d’Orwell. La critique à peine masquée du régime stalinien valu à son auteur de s’exiler à Paris quelques années plus tard. Cet univers est une mine de background utilisable pour un jeu comme Retrofutur par exemple.

Dans les œuvres ultérieures de science-fiction parues en URSS,  l’utopie et son contraire vont bien souvent servir de prétexte pour louer la grandeur du communisme. Pourtant, dès 1956, des écrivains vont profiter du dégel annoncé par le XXème congrès du Parti pour réclamer le «droit à l’imagination». Un an plus tard, Ivan Efremov publie La nébuleuse d’Andromède, un roman qui donna un nouveau souffle à la science-fiction russe. Cette fois-ci, l’histoire a lieu dans un futur très lointain, détail assez rare dans la production de l’époque.  Il faut se rappeler que sous Staline, mort quelques années plus tôt, la chose aurait été impensable car «seul le Petit Père des peuples peut prévoir l’avenir» et quiconque prêtait son imagination à anticiper un futur au-delà du plan quinquennal définit par le Parti s’exposait à des risques de censure. Ce roman, en prenant comme cadre le voyage d’un vaisseau spatial, va mêler space opera pur jus sur fond de société utopique et de considérations philosophiques sur l’avenir de l’Homme. L’adaptation cinématographique réalisée par Yevgeni Sherstobitov dans les années 60 est une source d’inspiration et d’ambiance pour tout maître de jeu qui s’intéresse au genre. L’esthétique du film m’a tout de suite fait penser au jeu loufoque Paranoïa même si l’histoire pourrait sans peine être adaptée à un jeu de rôle plus «sérieux».

Strougatski18La bouffée d’oxygène qu’apporta La nébuleuse d’Andromède contamina ceux qui allaient devenir les chefs de file de la SF soviétique : Arcadi et Boris Strougatski.  Bien que l’utopie soit  présente dans leur œuvre florissante, c’est désormais à des questions existentielles très actuelles que les deux frères vont s’intéresser.  Des thèmes comme la science, l’éthique, la responsabilité vont tour à tour s’enchevêtrer dans des histoires prenant pour cadre des univers haut en couleur, des descriptions vivantes et un sens aigu de la narration. Pour les Strougatski,  «la science-fiction est d’abord de la littérature, c’est-à-dire l’analyse littéraire de la société contemporaine». Stalker, leur livre le plus célèbre, adapté au cinéma par Andreï Tarkovski, nous dépeint une situation des plus étranges. Des extra-terrestres dont personne ne sait rien sont venus sur la terre et en sont aussitôt reparti, laissant derrière eux de mystérieux artefacts. Les «Zones» de leurs passages deviennent des étendues dépourvues de toutes vies où les lois de la physique se trouvent modifiées. Les Stalker, comme on les appelle, sont payés pour pénétrer dans ces Zones et trouver les artefacts, au prix de mille dangers. Ce roman a inspiré un jeu de rôle du même nom.

Une autre œuvre des frères Strougatski mérite le détour: l’Univers du Midi. Tout au long de ce cycle, (neuf romans et quelques nouvelles), ils vont nous décrire  une société parvenue à son apogée. Si la plupart de ces livres sont construit sous forme d’enquête ou de roman d’aventures, c’est avant tout la philosophie, la politique et les interrogations naissantes aux contacts d’autres cultures qui intéressent les Strougatski. A ce titre, on peut sans peine affirmer que leur SF est la plus élaborée de la période soviétique. Au-delà de ces considérations, l’Univers du Midi peut aisément constituer un décor de campagne, clé en mains, pour un jeu comme Multimondes.

prisoners-of-power-battlestar-rebellion-2Pour terminer ce petit tour d’horizon on ne peut faire abstraction de Stanislas Lem, tant son œuvre mérite le détour. Grand admirateur de Philip K. Dick, qu’il considérait comme l’unique écrivain américain de SF  digne d’intérêt,  Lem va s’intéresser aux utopies en mettant l’accent sur l’avenir de  la technologie et sur l’incommunicabilité entre humains et extra-terrestres. Ce dernier thème est d’ailleurs le centre de son roman Solaris, adapté à deux reprises au cinéma, en 1972 par Andreï Tarkovski et en 2003 par Steven Soderbergh. Le livre possède une atmosphère angoissante et mystérieuse qui pourrait sans peine être adaptée au jeu Traveller. Le film, la version de 1972 en tout cas, possède une esthétique « rétro » incontournable pour les MJ amateurs de SF. Son autre œuvre majeure, le congrès de futurologie, constitue à lui seul un scénario des plus délirant pour Cyberpunk. Cet étrange récit, très difficilement racontable tant il brille par son originalité, a quant à lui été adapté en dessin animé par Ari Folman.

Bref,  si vous aimez la science-fiction et que vous êtes à la recherche d’univers originaux, je ne peux que vous conseiller de vous plonger dans la Naoutchanaïa fantastika.

Pour en savoir plus :

Deux études sur la SF soviétique

http://www.culture-sf.com/Les-mondes-paralleles-de-la-science-fiction-sovietique-Jacqueline-Lahana-cf-139

http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=2-8251-2139-8&type=15&code_lg=lg_fr&num=0

-La science-fiction soviétique vue par un français

http://www.russkaya-fantastika.eu/archive/2012/03/18/un-article-inedit-de-jacques-bergier-sur-la-sf-sovietique.html

-Blog en français sur la SF soviétique

http://www.russkaya-fantastika.eu/about.html

-Stalker : The RPG

http://www.legrog.org/jeux/stalker

http://www.burgergames.com/stalker/EN_web/

-Working Class Heroes : un univers pour Savage World

http://www.legrog.org/jeux-amateurs/workin-class-heroes

http://peejees.free.fr/pages/working.htm

-Retrofutur:  

http://www.legrog.org/jeux/retrofutur

-Multimondes:

http://www.legrog.org/jeux/multimondes

-Traveller:

http://www.legrog.org/jeux/traveller#Classic+Traveller

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Les confessions de « LA LISTE ».

Contre l’ennui, l’angoisse et le manque d’inspiration, il existe un remède imparable: LA LISTE.

Rien de plus simple donc, puisqu’il suffit de laisser voguer son esprit et de tenter de ramener les étendues vertigineuses qui l’habitent vers quelque chose de plus concret. Pour ce faire, j’ai choisis de me rappeler de chaque livres dont j’ai achevé la lecture.

Mièvrerie adolescente typique de la blogosphère? Non, il ne s’agit pas ici d’énumérer mes séries  préférées , pratique chère à cette inclination typiquement contemporaine qui consiste à se différencier  des autres en affirmant son  originalité . Mon propos tenderait plutôt ici vers ce qu’on pourrait appeler « La synthèse d’une tranche de vie au travers de la lorgnette des livres ».

J’ai lu donc je suis. Mais qui suis-je?

Un tableau Open Office et de longues minutes à tenter de me souvenir m’ont ainsi permis d’énumérer 242 ouvrages écrit par 117 auteurs issus de 23 pays. Ils ont été lu entre 1982 et 2011.

Par fainéantise, j’ai exclu la centaine de livres dont vous êtes le héros qui à une certaine époque constituait ma seule expérience littéraire.

Les ouvrages sont définis selon 7 genres: science-fiction, fantastique, polar, littérature, histoire, jeunesse, essais.

Voici le petit tableau récapitulatif de ce qui constitue mon aventure livresque à ce jour:

littérature 122
science-fiction 37
polar 33
essai 18
fantastique 17
jeunesse 10
Histoire 3

Evidemment, tout le monde se contrefout de ce premier constat et vous avez tout à fait raison. Ce travail de fourmi cacherait plutôt le trouble obsessionnel compulsif d’une personnalité égo-maniaque qui s’étale et s’épanche sur la Toile.

Peut-être…mais je continue tout de même car les constats suivant, d’où l’intérêt de la liste et de vous en faire part, ont quant à eux brisé le miroir dans lequel je prenais l’habitude de me contempler.

Par exemple, moi qui me croyait totalement acquis aux théories du genre et à l’idée d’une société qui transcenderait les différence sexuelles, voilà que sur les 117 auteurs dont il est ici question, seuls 11 sont des femmes….A 37 ans, n’avoir lu que 11 livres écrit par une femme (et ne jamais s’être posé la question) me semble caractéristique d’une idéologie patriarcale larvée au plus profond des esprits.

Les surprises ne s’arrêtent pas là…

En effet, mes propres choix littéraires confirme l’hégémonie culturelle anglo-saxone. Et pour cause… Sur les 242 ouvrages, l’écrasante majorité (120 livres) ont été écrit en anglais. (90 viennent des Etats-unis, 29 de l’Angleterre et 1 d’Afrique du sud). Consternation. A nouveau, le chantre de l’anti-américanisme que je croyais être se doit de s’incliner devant l’évidence: Nos sommes tous américain! (Du moins, inconsciemment).

Et la diversité culturelle alors? Ce concept que je croyais contre toute attente défendre bec et ongles? On en fait quoi? Et bien, d’après ma chère liste, qui ne laisse pas de me surprendre et qui prend de plus en plus l’allure d’un certificat de conservatisme appliqué, ne figure que 6 livres écrit par un africain ou un afro-américain. (3 d’Haïti, 2 des Etats-Unis et 1 du Congo) et 3 par un arabophone (2 du liban et 1 d’Egypte). Seule l’Amérique du sud me sauve la face: 18 ouvrages sont issus de l’Argentine, du Chili, du Pérou, de la Colombie et du Mexique. Cela reste tout de fois bien maigre pour qui fut tout à la fois alter-mondialiste, indigné et punk de la première heure.

Horreur! Aurais-je de tout temps été de droite sans le savoir ??? Un être culturellement obtus, dépourvu de curiosité et doté d’un instinct grégaire?

Il y a surement une explication:

Tous les ouvrages dont il a été question ici sont ceux dont j’ai achevé la lecture…

Or, bien que je me rappelle pourtant parfaitement des livres d’Henri Corbin et de la symbolique du schiisme ismaélien, d’ Orhan Pamuk et Rabindranath Tagore, d’Herbert Marcuse, d’Hanna Arendt, de l’histoire marxienne d’Eric Hobsbawn et de la poésie libanaise de Gibran, de Simone de Beauvoir, de l’histoire du Frioul, de la sagesse indienne et de la philosophie chinoise, bref, de tout un monde livresque qui n’est pas reflété dans cette satanée liste … il semble bien que de tous ceux là, je ne sois jamais parvenu à achever le moindre ouvrage…

Strange Fiction

L’exploration des mondes parallèles, des dimensions cachées, du cyberspace ou des contrées oniriques fait depuis bien longtemps partie du menu que nous propose la littérature fantastique. On retrouve ce type d‘expérience littéraire sous les termes génériques de « science-fiction » et d’«  Heroic-Fantasy » et chacun d’entre eux se décline en une série impressionnante de sous-genres (hard science, sword and sorcery, cyberpunk, space opera, steampunk, etc). Pourtant, rares sont les auteurs qui ont accepté de plein gré cet étiquetage réducteur qui a toujours eu des visées plus mercantiles que le soucis réel de définir un genre.

Récemment, un jeune auteur écossais, Hal Duncan, a utilisé le terme de « Strange Fiction ». C’est tellement simple, tout en étant suffisamment vague qu’on se demande pourquoi nul n’y avait songé plus tôt. Cette appellation a également l’avantage d’englober dans son giron et de faire figurer côte à côte des auteurs comme Maupassant, Joyce, Kafka, Borges, Cortazar et Garcia Marquez avec par exemple Philip K Dick, William Gibson, Haruki  Murakami, Jeff Noon, Hal Duncan et pourquoi pas ….. la Bible!

Bien sûr, la notion d’étrangeté serait à définir mais le plus important est que cette pirouette syntaxique de Duncan permet de réhabiliter des œuvres considérées jusque là comme secondaire.

Le lecteur  ne se rend peut-être pas compte de l’importance de cet étiquetage pour la diffusion des œuvres. Pourtant, ce vocabulaire qui classe, range et catégorise à tour de bras conditionne bel et bien notre représentation d’un auteur et son analyse. Ayant classé cette article sous l’onglet « Science Fiction », je n’échappe pas à la règle. (NDLA:j’ai modifié depuis cet onglet en lui préférant le terme « Galaxie sociale »).

On sait depuis Einstein que les résultats de toutes recherches scientifiques  sont conditionnés par ce que veut trouver le chercheur. La grande part de subjectivité de l’analyste n’est plus à mettre en doute. Des balises comme  » heroic fantasy » ou  « cyberpunk » vont conditionner le critique sur non seulement ce qu’il pense qu’il va trouver dans le livre mais aussi sur sa manière de l’analyser.

Alors le Nobel de littérature pour Franck Herbert et le Goncourt pour Jodorowsky, est-ce possible ?

Peut-être dans une autre dimension…