Archives de Catégorie: Nécrologies imaginaires

Hard-Boiled School

En février 1972, l’écrivain Eddie Shaw disparaissait sans laisser de trace. Retour sur le parcours d’un auteur pour le moins atypique.

carte-postale-metal-hurlant-j-c-claeys-magnum-song_2168132Dans les années 20, la littérature policière anglo-saxonne reçoit une injection d’adrénaline pure grâce au magazine Black Mask. Ce pulp décomplexé va dresser le portrait de détectives privés alcooliques, de flics ultra-violents, de prostituées vénales, de bookmakers véreux et de juges corrompus. La littérature d’investigation quitte les salons cossus pour les bas-fonds, les campagnes anglaises et l’art de la déduction font place aux dock embrumés de Brooklyn et aux aveux arrachés sous la contrainte. La Hard-boiled school est née et ses lettres de noblesses ne tarderont pas. A la fin de cette décennie, Dashiell Hammet a déjà écrit deux livres qui deviendront les références du genre : Red Harvest (Moisson Rouge) et The Maltese Falcon (Le Faucon Maltais.) D’autres suivront comme en 1934 The Postman Always Rings Twice (le facteur sonne toujours deux fois) de James M. Cain, They shoot horses, don’t they ? (On achève bien les chevaux) de Horace Mc Coy en 1935 ou encore The Big Sleep (Le Grand Sommeil) de Raymond Chandler en 1939. La dépression que vit l’Amérique a son triste reflet dans les livres. Le rêve américain est écorné et la morale traditionnelle en prend un coup alors que la réalité sociale se révèle sans fard.

Eddie Shaw naît en 1921. Il est le fils du principal rédacteur en chef de la revue Black Mask. Lorsque son père quitte la rédaction du pulp en 1951, entraînant avec lui la plupart des auteurs qui ont fait la renommée de la publication, Eddie a vingt ans et rêve de pouvoir égaler Hammet et Chandler, ses idoles. Malheureusement, le roman noir s’est banalisé. Tout le monde s’y essaie avec plus ou moins de succès et il devient difficile de se distinguer dans la prolifération des auteurs du genre. Il parvient toutefois à faire paraître quelques nouvelles dans Phantom Detective mais tous ses romans sont systématiquement refusés. Peu à peu gagné par le découragement, Shaw décide de frapper un grand coup en 1967 avec l’écriture d’un nouveau livre qu’il intitulera Humiliated and Dead et qu’on pourrait décrire comme le roman noir de la surenchère. C’est 12227808113_fbc98b34b9_zl’histoire de Dougie V. Burns, un flic à la retraite obsédé par les affaires non résolues et qui profite de son temps libre pour mener les enquêtes à sa manière. Burns est un psychopathe, il n’épargne personne. Femmes, enfants, vieillards, tous ceux qui pourraient détenir des informations utiles sont cuisinés à petit feu par la « méthode Burns. » Maître chanteur aguerris, manipulateur sans scrupule, Burns est également capable de recourir à des contraintes physiques. Détail original : Burns est superstitieux et tire les cartes du Tarot avant chaque décision importante.

Le roman est dans un premier temps refusé comme les précédents mais cette fois, il ne passe pas inaperçu. Les descriptions crûes, le langage outrancier et l’immoralité manifeste de cet ancien flic féru d’occultisme attire l’attention d’August Derleth, le célèbre correspondant de HP Lovecraft, qui obtient le manuscrit grâce au père de Shaw dont il était un ancien collaborateur. Interpellé par ce roman vraiment différent, il décide de publier Humiliated and Dead en épisodes dans le magazine d’épouvante qu’il vient de créer : The Arkham Collector. Les lecteurs sont enthousiastes et le pulp voit ses ventes monter en flèche jusqu’au numéro 10. Et puis viennent les révélations qui font définitivement chavirer le magazine.

Sur la base d’une plainte déposée par les Jacobi, une famille influente du Maryland, The Arkham Collector doit mettre la clé sous la porte. La faute en incombe à Shaw et à son roman. Derleth et sa rédaction découvrent avec stupeur que de nombreux personnages mis en scène, à l’exception de Burns lui-même, existent réellement et leur vie y est décrite avec une grande exactitude. L’auteur n’a même pas pris la peine de modifier les noms. Pour connaître certains détails de leur vie, Shaw a inévitablement dû s’introduire chez eux et fouiller dans les recoins les plus intimes de leur vie. On imagine l’effroi qu’ont dû ressentir ces famille en découvrant leur quotidien décrit avec une précision chirurgicale dans un roman de gare.motohiro-nezu

Une perquisition au domicile d’Eddie Shaw révèla qu’il possédait un dossier impressionnant, avec photos à l’appui, sur les Jacobi et d’autres familles: des restaurants favoris du couple aux horaires d’école des enfants, tout y était scrupuleusement détaillé. Le comble de l’horreur fut atteint lorsque Amy, la plus jeune des soeurs Jacobi revint à la maison avec dans les mains un paquet de Tarot qu’elle avait reçu de « son ami Eddie. » Un mandat d’arrêt fut lancé. En pure perte car Eddie Shaw avait déjà disparu. On ne l’a à ce jour jamais retrouvé. Aujourd’hui, son souvenir persiste. Un groupe de fans de celui qu’on surnomme « l’enfant terrible de la Hard Boiled School » a décidé de traduire et de publier sans autorisation Humiliated and Dead. Pour les voyeurs en tous genres, le roman sera bientôt édité en ligne par le collectif Antefutur.

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Cérémorphisme

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Le 10 octobre au matin, je me suis rendu à Vivre ensemble, un foyer qui accueille des types accros à l’héro. Je m’attendais à un truc sinistre, du genre à un réfectoire peuplé de zombies au regard vide et aux mouvements altérés par les médicaments qu’ils ingurgitaient à longueur de journée . Rien de tout cela. Une dizaine de gars de tout âge, je dirais de 25 à 50 ans, étaient attablés dans une pièce qui sentait bon le café, pas celui de la machine qu’on utilise au poste, non. Du café préparé à l’italienne, avec les Moka en aluminium. La cuisinière qui le leur servait était tout à fait assortie à sa macchineta. Une belle méditerranéenne avec un tablier à carreaux rouge et blanc. Elle aurait pu tourner dans une pub sur la Rai. J’ai pensé que j’irais l’interroger plus tard. Toujours est-il que je me trouvais là pour un jeune homme de 27 ans à l’apparence corpulente, les cheveux rasés et une dégaine de hooligan. Patrick Pétiaux qu’il s’appelait. Connu sous le nom de Papé, PP ou encore Papy. Un habitué de mes services. Il dealait de la brune depuis huit ans. Cette nuit, le rideau était tombé. Le veilleur l’avait retrouvé rigide dans son lit, sa mâchoire crispée et son expression ne laissaient aucun doute quant à la teneur de ses derniers instants. Douleur, peur, panique. Le trio de l’étrange qu’on espère tous garder loin de chez soi. L’équipe-soignante de la communauté thérapeutique était composée de quinze personnes, des trentenaires pour la plupart. Les plus jeunes avaient un look de zonards, cuir et barbe de trois jours. Des assistants sociaux, des infirmiers et des psychologues. Les filles étaient plutôt mignonnes. C’étaient des bobos marginaux qui sans doute ne voulaient pas être confondus avec les bourges du quartier. Quoique, ils devaient sûrement fréquenter les mêmes bars qu’eux, du côté du Parvis, du Châtelain, de Flagey…

Je m’égare. J’ai tendance à classer les gens en catégories. C’est très utile pour le boulot. Il vaut mieux savoir à qui on a à faire. Je me suis toujours dit qu’on ne pouvait jouer qu’un nombre de rôles limités. La liste est dans ma tête et je m’y réfère en permanence.

Le type qui m’accueillit semblait être le boss. Un certain Martin Carlier. Ça se voyait qu’il avait l’habitude de recevoir la visite de flics. Il me tendit un café si naturellement que je n’eus pas le cœur à décliner. Son bureau était classe, spacieux, orné de deux tableaux d’art contemporain. Peints par d’anciens pensionnaires, me dit-il. Je me disais bien qu’il y avait quelque chose de torturé dans ces teintes gris-rouge. Le boss prenait son temps. Il choisissait ses mots. La situation qu’il me décrivit alors était plutôt simple. Patrick Pétiaux avait fait une overdose durant son sommeil. Je lui demandai si la chose était courante. Il me répondit que non. “ Vivre ensemble existait depuis 20 ans et les décès au sein de la maison, malgré la population à risque, ne se comptaient que sur les doigts d’une main ». L’ambulance était arrivée vers 7h40 du matin. Les premiers agents sur les lieux avaient trouvé une seringue, un garrot et un morceau de papier en aluminium avec des résidus d’héroïne. La fenêtre était ouverte et un drap noué au radiateur pendait le long de la façade. Comme les scènes d’évasion dans les bandes dessinées.

Les jours suivants, je pris l’habitude de passer par la communauté avant de rejoindre le bureau. J’en profitais pour poser quelques question tant aux membres du personnel qu’aux pensionnaires . La première chose qui me frappa, c’était la relative quiétude de cette maison. Les résidents avaient pourtant tous un problème d’addiction plus ou moins grave et un bagage psychiatrique relativement lourd. Certains étaient passés par la case prison et parmi les plus âgés, je reconnus même quelques têtes, aperçues sans doute au poste ou dans les couloirs d’un tribunal. Les règles de la communauté reposaient sur la confiance et sur la parole donnée. Les pensionnaires entraient et sortaient à leur guise, comme tout un chacun. Brefs, ils étaient traités comme des adultes responsables et malgré le risque évident de consommation, il n’y avait ni fouille corporelle ni irruption dans les chambres. La dope circulait de toute manière, la chose était sûre. Toutefois, dans mes conversations avec l’équipe soignante, je compris que ce n’était pas l’idéal de l’abstinence qui était recherché comme résultat thérapeutique mais bien la capacité des personnes à questionner leur consommation, même si au final il s’agissait d’apprendre à vivre avec leurs produits, aussi néfastes et illégaux soient-ils. Pour un vieux flic comme moi, ça sonnait faux. Leurs réponses teintaient de gris un fait social qu’on présentait d’habitude de manière tranchée. Je ne pouvais m’empêcher d’y voir une sorte de pragmatisme salutaire, tant pour les individus concernés que pour la société. Au delà de ces considérations politiques, il fallait que je me centre sur mon affaire. Il y avait tout de même un cadavre et quelques zones d’ombre.

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Après une semaine de visites quotidiennes, je sentis que je commençais à exaspérer les responsables de la communauté. Il est vrai que ma présence n’avait rien de rassurant. Pour des types parano, shootés jusqu’à la moelle avec un casier long comme mon bras, les allées et venues d’un flic devaient charrier une certaine lourdeur dans l’atmosphère, pour ne pas dire de franches tensions. Je décidai donc de ne plus remettre le couvert. Ces sept journées m’en avaient appris assez… Grâce à Daniel.

Daniel Goovens, 48 ans, héroïnomane depuis 25 ans, était le seul pensionnaire à apprécier mes visites. J’en compris bientôt la raison : ce fils d’entrepreneur, manipulé dès sa plus tendre enfance par des parents givrés, nourrissait une passion pour les polars. Il me montra ses tentatives littéraires avortées, une dizaine de classeurs remplis de pages écrites à la mains et constellées de ratures. Nous conversions souvent dans la salle communautaire, autour d’un café et je compris très vite que j’obtiendrais bien plus d’information par une discussion informelle que par un interrogatoire. Daniel se prêtait d’ailleurs avec plaisir au jeu de l’informateur.

Ses propos, souvent incohérents, étaient difficiles à suivre. Il naviguait sans cesse entre un ici et un ailleurs dont je ne comprenais pas la signification. C’était ardu de discerner le vrai du faux, pour peu que ces mots aient encore une signification lorsqu’on parle à un psychotique. Néanmoins, la sympathie réciproque qui s’était établie entre nous me donna la patience nécessaire pour ne pas lâcher prise.

Comme je n’avais rien d’autre à me mettre sous la dent, je lisais chaque soir consciencieusement les feuillets manuscrits de Goovens. Curieusement ses écrits étaient bien plus cohérents que le verbiage auquel il m’avait habitué. Ils constituaient une sorte de variation sur des thèmes récurrents. Il y était question d’un père froid et d’une mère calculatrice, de violence, de folie et d’héroïne. Le plus intéressant pour mon affaire était sans nul doute la description détaillée de la communauté qu’il présentait sous le nom de Cour des Miracles. Ses tentatives de masquer les noms des autres pensionnaires étaient des plus maladroites car il avait gardé pour tous ses personnages les mêmes initiales que leur alter ego réel. Mohamed Aynaoui se transformait en Mustapha Arazi, Nathalie Vanhimst en Noémie Vanderkam et Daniel Goovens, c’est à dire lui-même, devenait Didier Girardin. Je fus donc très attentif à tout ce qui concernait un certain Philippe Pirard, qui ne pouvait être que Patrick Pétiaux, c’est à dire mon cadavre.

J’avais demandé sans trop d’espoir l’autorisation de lire les rapports d’hospitalisation de Pétiaux. Le psychiatre avait refusé et s’était retranché derrière le secret médical. Les morts aussi ont des droits… Il ne me restait plus qu’à enquêter sur Patrick au travers de Philippe, son double de papier. Philippe souffrait de schizophrénie paranoïaque. Il était décrit comme un illuminé en proie à de violentes crises. Il prétendait communiquer avec les Illithids, une race souterraine dotée de pouvoirs télépathiques. Les Illithids possédaient un corps d’homme, une tête de pieuvre et n’avaient d’autres desseins que de contrôler l’humanité. En cherchant sur internet, je trouvai sans mal de nombreux sites traitant du sujet. Ce peuple était célèbre dans les milieux de l’imaginaire ludique. Les jeux de rôle, les jeux vidéo et les bandes dessinées foisonnaient de ce genre de monstres. Un détail entrevu lors de la visite de la chambre de Patrick me revint alors. Sur une petite table trônaient trois figurines représentant des espèces d’hommes-poulpes. À partir de ce moment là, je commençai à prendre très au sérieux les manuscrits de Goovens.

Un autre fait me troubla encore d’avantage. Patrick possédait une propension à ritualiser de nombreux actes de la vie quotidienne. Le lever et le coucher étaient, selon les pensionnaires qui avaient accepté de répondre à mes questions, des moments particulièrement sensibles pour lui. Le soir, il dessinait des rats noirs sur des morceaux de carton. Au matin, il les disposait tout autour de lui et les déchirait en hurlant des propos incompréhensibles. Le personnage dont je suivais la trace dans les pages de Daniel suivait lui aussi ses propres rites. A la place de dessins, c’était de véritables rats qu’il mettait à mort. Ces découvertes me confirmaient une chose : les liens entre la fiction de Daniel et la vie de la communauté devenaient tangibles. J’étais donc confronté à deux réalités entrecroisées. C’était peut-être trop pour un seul homme. Il était temps que je me trouve un partenaire.

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Je crois que je commençais à éprouver une certaine lassitude dans mon travail. Au lieu de constater les faits, les preuves matérielles, je me concentrais avec satisfaction sur les délires d’un psychotique. En définitive, je ne pouvais me résoudre à accepter qu’il ne s’agissait que d’un simple accident. Cette idée m’ennuyait profondément. Le veilleur de nuit confirmait que Pétiaux se trouvait dans sa chambre après la fermeture des portes. Les pensionnaires ne possédaient pas la clé. Pétiaux avait-il utilisé le drap pour sortir dans la nuit ? Avait-il fait entrer des invités par la fenêtre ? Pour ce qu’on en savait, rien n’avait été volé, il n’y avait pas de trace de lutte et personne n’avait entendu de bruit suspect. L’affaire pouvait être classée, au grand soulagement de Carlier. Cependant, je ne pouvais admettre d’en rester là. Ma passion naissante pour les histoires de Goovens et les rituels de Pétiaux m’empêchait de dormir. Trop de questions à propos des Ihiliens se bousculaient dans ma tête. En temps normal, je m’en serais débarrassé d’un revers de la main et pourtant ces curieuses interrogations me taraudaient : serait il possible que les psychotiques perçoivent une autre réalité et que la schizophrénie ne soit qu’une forme de possession ? Jamais de telles idées n’avaient eu de prise sur moi. L’âge me rendait plus sage…ou plus fou.

Le dimanche suivant ma belle-sœur vint me rendre visite. Nos rapports étaient plutôt distendus et ne survivaient que grâce à l’affection que me portait son fils, Claudio. J’avais justement besoin d’un expert ès science-fiction et littérature fantastique. Comme nous n’avions pas ce genre de spécialiste dans nos services, mon neveu de quinze ans ferait certainement l’affaire. Quand il n’était pas sous l’emprise de son ordinateur, il lisait des sagas d’heroic fantasy ou se réunissait avec des amis pour jouer à Donjons et Dragons et d’autres jeux du même acabit. Il serait pour moi d’un grand secours dans la compréhension des ilithids. Claudio fut enchanté de son rôle de coéquipier, au grand dam de sa mère qui resta prostrée devant la télévision pendant que j’écoutai le jeune prodigue me raconter l’épopée des Temps Anciens. D’après sa documentation hétéroclite faites de fanzines spécialisés, de romans d’anticipation bons marchés et d’informations glanées sur des forums de passionnés, les ilithids seraient originaires de la nébuleuse Trifide, à quelques 145 années lumière de la Terre. Ils avaient régné en maîtres incontestés de notre planète durant la période d’Obeid, 6000 ans avant notre ère, jusqu’à l’arrivée des Hommes-Rats. Les habitants de Basse-Mésopotamie avaient été pris en étaux dans la guerre qui opposa ces deux peuples. De nombreux bas reliefs font état de cette période obscure où la terreur et la mort marchaient de concert. Enki, le dieu sumérien de la magie et de l’exorcisme, Celui qui régnait sur les Eaux Cosmiques de l’Apsû, lança son courroux sur les envahisseurs et tant les ilithids que les Hommes-Rats durent s’exiler dans les profondeurs de la terre et jamais plus on ne mentiona ces créatures. Enfin presque.

D’après Claudio, Gary E. Gygax, l’inventeur du jeu de rôle Dungeons & Dragons remit au goût du jour l’existence des ilithids en 1976. Il disait s’être inspirée de la couverture d’un livre d’épouvante de Brian Lumley intitulé The burrower beneath. La vérité, selon Dave Arneson, son acolyte de l’époque, est que Gygax connaissait depuis longtemps les légendes relatives aux ilithids. Il planifiait depuis 1969 la sortie d’une étude sur leur civilisation. Le sujet l’obsédait très sérieusement, aussi publia-t-il une sorte d’encyclopédie imaginaire sous le titre d’Eldritch Wizardry dans laquelle il décrivit la civilisation Ithilidae en ces termes : Les ilithids sont des créatures à l’intelligence supérieure vivant au plus profond de la terre. Ils disposent de la faculté de pénétrer l’esprit de leur victime par un pouvoir de cerémorphisme qui leur permet de transmettre à leur hôte des ordres mentaux sous forme d’hallucinations. Quelques années plus tard, Roger E. Moore, un membre éminent de la science fiction and fantasy writer of America écrivit un article très réaliste intitulé Ecology of the Ithilians et dont la publication eut pour conséquence la création des V.A.I : Vigilants against Illithids. Cette société d’initiés se forma autour de la croyance que les publications de Gygax et de Moore utilisaient la stéganographie pour véhiculer des messages secrets relatant l’existence de ces créatures. Dans les contenus apparemment inoffensifs des jeux de rôle et des romans de science-fiction se cachaient en réalité des instructions très précises pour échapper à l’emprise des ilithids.

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Je restai bouche bée devant la nonchalance de mon neveu lorsqu’il m’évoquait avec tant de sérieux ces propos ésotériques. C’était complètement dingue. Pourtant, à partir de ce jour là, rien ne put entamer ma conviction que Patrick Pétiaux était possédé par un Ithilien et essayait tant bien que mal de s’en débarrasser en pratiquant ses étranges rituels. Ma récente conversion à des théories qui avaient toutes comme toile de fond l’avènement des ilithids pesa lourdement sur ma vie sociale. Je lisais dans les yeux de mes interlocuteurs une curiosité mâtinée de peur à chaque fois que j’évoquais mes découvertes. Ma belle-soeur interrompit ses visites, visiblement effrayée par l’influence que j’exerçais sur son fils, et mes collègues m’évitaient ouvertement. Je pris conscience des bruits de couloir et des rumeurs grandissantes qui se répandaient à mon sujet. On ne me prenait plus au sérieux. Je me mis à penser à mon fils dont je n’avais plus aucune nouvelle depuis des années. Il devait approcher de la trentaine bien que la mémoire des dates n’ai jamais été mon fort. Je tentai sans succès de le joindre par téléphone. Cette absence provoqua chez moi une sensation de vide intense comme jamais je n’en avais connu. Il fallait que je me ressaisisse. Cette affaire m’avait profondément atteint et il était temps pour moi de reprendre pied pour ne pas sombrer. Juste avant de m’endormir, je décidai de retourner dès le lendemain à Vivre ensemble, là où mes pensées les plus troubles étaient apparues.

Au petit matin, la communauté me parut étrangement familière : les odeurs, les couleurs, les visages semblaient émerger d’un vieux rêve. L’arôme de café me rappela ma première visite et mon intention d’alors de rencontrer la cuisinière. Les pensionnaires que je croisai ne me prêtèrent aucune attention. Je surpris toutefois des sourires en coin et des rires étouffés. Riaient-ils de moi ? Les battements de mon cœur s’accéléraient. Je fis irruption dans la cuisine trempé de sueur. Lorena portait toujours ce tablier en damier rouge et blanc. Elle tranchait avec dextérité une branche de céleri et ne fut en aucune manière surprise de mon intrusion. Je commençai mon interrogatoire en bégayant d’une voix blanche tant mes idées s’entrechoquaient. Le regard conciliant de Lorena accentuait mon malaise. Une lumière zébra la pièce et tout devint clair. Ils m’avaient trouvé. Derrière la jeune femme se tenait une imposante silhouette dont les contours indéfinis tremblaient. Sa peau squameuse avait la couleur de l’ivoire et sous ses deux orbites s’alignaient huit appendices semblables à de petits tentacules. L’Ithilien s’approcha lentement et bientôt sa masse sombre me submergea. J’arrachai le couteau des mains de Lorena puis l’agitai devant moi en hurlant tandis que l’image de la cuisine et de ses occupants fondait comme une pellicule de super 8 prise d’assaut par un feu dévorant. J’entendais la voix de mon fils hurler, le commissariat où je bossais rue des Plantes sombrait pour laisser place à une chambre sordide. Je reconnus la voix de Daniel Goovens et celle de Martin Carlier. Ils avaient l’air préoccupé. Je tombais dans un gouffre sans fond et tout autour de moi des rats se regroupaient en émettant de petits crissements.

Je me réveillai en sueur sur mon lit. Par la fenêtre ouverte, une brise glacée me fouettait le visage.
Cette histoire commençait sérieusement à me préoccuper. Les élucubrations de Claudio et d’un toxico me poursuivaient jusque dans mon sommeil. J’avais encore l’impression d’entendre les couinements des rats à côté de moi. A présent je n’avais plus aucune envie de me rendre à Vivre Ensemble.

C’était lundi et on devait m’attendre au poste. L’idée d’affronter le regard torve de mes collègues me parut insupportable, aussi, je choisi de rester chez moi. Je passai le reste de la journée dans mon lit à feuilleter les magazines que m’avait laissé Claudio. Tous dataient des années 80. Il y avait principalement des exemplaires en anglais de White Dwarf et The Dragon ainsi que les sept numéros de Mad Dice. Le logo de cette revue australienne attira immédiatement mon attention. De chaque côté du titre écrit avec un lettrage typique des film d’horreur des années 50, il y avait une sorte de logo qui ne devait pas faire plus de deux centimètres. Il représentait une pieuvre avec un dé dans chacun de ses tentacules. Toutes ces coïncidences ne m’étonnaient guère. J’avais pris acte du changement qui s’était opéré en moi. Désormais, je croyais en l’existence des ilithids et ce cauchemar ne faisait que confirmer qu’ils essayaient d’entrer en contact avec moi.

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Quadruple meurtre dans une communauté thérapeutique (La Dernière Heure, 11/10/2008)

Lundi 10 octobre, un résident de la communauté thérapeutique “Vivre ensemble” a commis l’irréparable. Patrick Pétiaux, un jeune héroïnomane de 27 ans souffrant de schizophrénie, a agressé de plusieurs coups de couteaux deux employés et un pensionnaires de la communauté. Ils sont tous les trois morts de leurs blessures. Les principaux témoignages émanent exclusivement d’autres pensionnaires, pour la plupart atteints de troubles psychiatriques, ce qui n’a pas facilité la tâche des enquêteurs. En effet, tous sans exception ont certifié avoir vu un homme-poulpe observer froidement Patrick Pétiaux lorsque celui-ci massacrait ses victimes. Les services de police essaient de recueillir des témoignages concernant un homme masqué d’une tête de pieuvre, mais jusqu’à présent rien de probant n’a pu être déterminé. La culpabilité de Patrick Pétiaux est quant à elle établie. On l’a retrouvé dans sa chambre, au premier étage du dortoir. Il était couvert de sang et lisait tranquillement des magazines sur son lit. Son voisin de chambre, Daniel Goovens, a quant à lui été retrouvé pendu à un drap, le corps oscillant contre la façade. C’est cette découverte macabre par un passant qui a conduit les forces de l’ordre sur les lieux de la tragédie. Selon toutes vraisemblance, le meurtrier se serait rendu comme chaque soir vers 22h30 dans la cuisine pour saluer Lorena Dimezzo, la cuisinière du centre. Il serait rentré sans raison apparente dans une violente colère et se serait jeté avec son arme sur la jeune femme. Mustapha Arazi, un autre pensionnaire et Martin Carlier, le directeur du centre, auraient tenté de s’interposer, en vain. Ils ont perdu la vie sous les assauts du forcené. La mort de Daniel Goovens quant à elle remonte à quatre heures du matin. On ne sait pas encore si il s’agit d’un suicide ou bien si c’est l’œuvre du tueur. Patrick Pétiaux était le fils de l’inspecteur de police Marcel Pétiaux, décédé mystérieusement en 2001.

Rapport d’hospitalisation de Patrick Pétiaux.

Patrick Pétiaux a été admis à Vivre Ensemble en juillet 2006. Sa mère meurt lorsqu’il n’a que 4 ans. Il vit avec son père, un inspecteur de police passionné de jeux de rôle et parle de son enfance comme une période d’intense solitude. Âgé de 11 ans, il décide de ne plus poursuivre sa scolarité. Il passe quatre années reclus dans la maison familiale. Selon ses dires, son père interdisait toute conversation qui n’avaient pas un rapport avec ses jeux. Cette absence de stimulation verbale et affective pourrait être à l’origine d’une première décompensation. Il se met à entendre des voix lui enjoignant de commettre un parricide ritualisé. Sous la menace de l’arme de service de son père, il oblige celui-ci à lire à voix haute le “Monster Manual”, une célèbre anthologie de monstres. Son père parvient à le maîtriser et la vie reprend bientôt son cours. Dès l’âge de 15 ans, Patrick développe une schizophrénie de type paranoïde et un important sentiment de persécution. Incarcéré à trois reprises pour détention, consommation et trafic de stupéfiants, il est déclaré irresponsable après avoir agressé son père de trois coups de couteaux. Marcel Pétiaux survit à ses blessures et Patrick est envoyé à l’annexe psychiatrique de la prison de Forest où il restera 18 mois, faute de place dans une institution de soins spécialisés. La Commission de Défense Sociale autorise quelques mois plus tard sa sortie de prison à la condition qu’il intègre une communauté thérapeutique. Son séjour a “Vivre Ensemble” est dans un premier temps relativement calme. Sa médication apaise ses états délirants et permet un échange probant avec les soignants. À la mort Marcel Pétiaux,, le comportement de Patrick se modifie de façon spectaculaire. Il s’identifie à son père et se met à enquêter sur sa propre mort par overdose. Son comportement autoritaire et ses manières intrusives provoquent de nombreuses tensions au sein de la communauté. Il se lie d’amitié avec Claudio, le fils de la cuisinière du Centre avec qui il entretient une grande complicité. Daniel, son voisin de chambre, lui porte une vénération sans borne et retranscrit dans des classeurs toutes leurs conversations. Celles-ci constituent un matériel clinique inestimable pour comprendre la schizophrénie. Le 11 octobre 2011, Patrick Pétiaux est arrêté et accusé du meurtre de quatre personnes : deux employés et deux pensionnaires de “Vivre Ensemble”. Lors de son arrestation, il s’est adressé aux policiers comme si ceux-ci étaient des collègues. Il leur propose même son aide pour résoudre l’enquête.

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Rebondissement dans l’affaire Pétiaux : un témoin confirme avoir aperçu l’homme-poulpe. (La Capitale, 13/10/2014).

La police a recueilli le témoignage d’André Addad, un sans-abri habitué du quartier de la Cage aux ours. Il affirme avoir aperçu durant la nuit du 10 octobre un homme avec une tête de pieuvre sortir du foyer Vivre Ensemble. Il était environ cinq heures du matin. La police a semble-t-il décidé de ne pas prendre ces allégations au sérieux.

Le calvaire d’Henri Mercadin

Henri Mercadin disparait en 1979 suite à l’effondrement d’un immeuble de la rue des Renards, au centre de Bruxelles. On ne retrouva pas son corps. Ce jeune universitaire, grand admirateur du sociologue français Maurice Halbwachs, fameux pour son ouvrage “Les plans d’extension et d’aménagement de Paris avant le XIXe siècle” était passionné par la capitale belge.

retro1000ruesaintegudule01D’après les témoignages contenus dans les rapports de police, Mercadin se rendait quatre fois par semaine au 6, rue des Renards, la serviette débordant de plans, de monographies du Vieux Bruxelles et de témoignages recueillis chez des riverains. A cette époque, il consacrait beaucoup de temps à une étude sur les représentations sociales de la ville. C’est dans le cadre de cette investigation qu’il s’était rendu dans les Marolles quelques mois avant sa disparition. Lors de l’accident, le bâtiment était habité par Adeline Desmecht, une octogénaire férue d’histoire qui appréciait particulièrement la compagnie d’Henri Mercadin. Les voisins la connaissait sous le sobriquet de “Mamie Adie” et d’après ce qu’on en sait, sa bonne humeur et son érudition lui valurent une notoriété certaine dans le quartier. Dans les documents qu’Henri Mercadin conservait chez lui, classés minutieusement dans des cartons, la police retrouva des cahiers noirs numérotés de un à huit et remplis de notes écrites d’une main fébrile. Il s’agissait de la retranscription des entretiens avec Mamie Adie. Le sujet qui revenait invariablement concernait l’existence d’un lieu mystérieux perdu dans les profondeurs de la terre. Le cahier comportait également de nombreuses références relatives à des légendes populaires remontant pour les plus anciennes au XIè siècle. D’après elles, l’édification de la ville de Bruxelles se serait faite au-dessus d’une large cavité qu’on appelait La Cuve. Les gens du peuple considéraient cette anfractuosité naturelle comme le repaire d’innombrables démons et autres créatures diaboliques. Les puits de Bruxelles, de l’îlot Sacré à la rue de la Montagne Magique, en passant par le Quartier Saint-Jacques, étaient autant d’entrées vers ce monde souterrain, dardant Bruxelles d’un œil glauque. “Het ogenput” disait-on en dialecte bruxellois, ce qui signifiait « L’Œil du Puits ».

D’après les dernières notes de Mercadin, il est certain que rien ne lui importait plus que la découverte d’une entrée vers la Cuve dont il avait définitivement accepté l’existence. A la première page de chacun des huit cahiers était inscrite la même citation de Maurice Halbwachs:   “Les tracés de voie, et les changements de la structure superficielle de Paris s’expliquent non point par les desseins concertés d’un ou plusieurs individus, par des volontés particulières, mais par des tendances ou besoins collectifs auxquels les constructeurs, architectes, préfets, conseils municipaux, chefs d’État ont obéi, sans vraiment prendre conscience de ces forces sociales, invisibles, et, quelquefois, avec l’illusion qu’ils s’inspiraient de leurs conceptions propres”.  Les termes “forces sociales” et “illusion” étaient parfois soulignés à trois ou quatre reprises. Henri Mercadin interprétait cette affirmation comme une intuition inaboutie du célèbre sociologue. Par cette phrase lacunaire, ne suggérait-il pas que quelque chose dépassait les volontés individuelles et guidait l’action humaine chaque fois que l’on modifiait la ville? Si c’était vrai pour Paris, il devait en être de même pour Bruxelles. Mercadin était convaincu que la Science s’était trompée sur la nature de ces forces sociales. Pour lui, il ne s’agissait ni des besoins collectifs, ni des volontés individuelles qui était à l’œuvre dans la création d’une ville, c’était la Ville elle-même qui insufflait son Dessein à partir de son cerveau palpitant au centre de la Cuve. Les anciens puits de Bruxelles, seules voies d’accès selon Mercadin pour atteindre ce lieu mythique, devinrent alors son obsession et son esprit bascula du terrain rassurant et balisé de la sociologie à celui plus glissant des Sciences Occultes. Malheureusement, en 1979, la Ville l’englouti sous un amas de pierres et de poussière, laissant son entreprise, ou sa folie, sans lendemain.

retro1000ruedeletuve01Le 17 février 2008, soit près de trente ans après ce tragique accident, le nouveau locataire du rez-de-chaussée du 6, rue des Renards, Icham Ouriaghli, fut la victime d’un bien étrange incident. Alors qu’il était en train de carreler les murs du sous-sol, une faille s’ouvrit sous ses pieds et le précipita dans le vide. Quand il ouvrit les yeux quelques mètres plus bas, le corps meurtri, il se trouvait dans ce qui ressemblait à s’y méprendre à un puits! A ses côtés gisait un squelette adossé contre la parois de pierre. Dans ce long conduit, que les spécialiste datèrent du XIIIè siècle, les restes du corps qu’on exhuma étaient bien sûr ceux d’Henri Mercadin, comme le confirmaient les papiers qu’on trouva dans ses poches. Un cahier à couverture noire portant le numéro neuf gisait à ses côtés. D’après ses notes, Mercadin survécu 42 jours sous la terre, consacrant l’énergie du désespoir à la poursuite de son vain projet. Voici ses dernières lignes: « L’Humanité des villes marche en aveugle vers une destination inconnue, suspendue aux fils d’un Marionnettiste, d’une Entité Panoptique, sans doute d’une Abomination…”. Le scepticisme absolu qui animait Mercadin et sa croyance dans une réalité métaphysique insupportable inspira plus tard les travaux du philosophe Hilary Putnam.  Sa célèbre expérience dite du « Cerveau dans une cuve« est aujourd’hui un classique des sciences humaines et a trouvé sa vulgarisation dans des films comme Matrix, ExistenZ ou encore The Thirteen Floor. Toute une génération d’amateurs de sciences-fiction est aujourd’hui redevable du calvaire d’Henri Mercadin.

 

le synthétisme de León Dùran

León Prieto Dùran est décédé prématurément le 20 juillet dernier à l’âge de 59 ans. Né à Bogota en 1953, Dùran était le chef de file de la littérature intersticielle. Son oeuvre compte une dizaine de recueils de nouvelles et 13 romans.

MISS MARVEL 1Dans les années 70, Dùran s’est fait connaître grâce à des œuvres extrêmement originales. En effet, grand amateur de comics de science-fiction nord-américains, il s’est inspiré des péripéties de ces super-héros masqués pour élaborer un exercice de style littéraire original qu’il appela « L’Histoire intersticielle des comics. » Son idée était de combler quelque peu le vide virtuellement infini qui sépare deux épisodes de ces bandes dessinées. Entre le moment où Spider-man terrasse le Dr Octopus dans l’épisode 122 et celui où il part à la recherche du Chacal dans le n°123, que s’était-il donc passé ? Et surtout, comment le raconter pour en en faire de la littérature ? Fort de cette idée directrice, il se mit à écrire avec  acharnement jusqu’à sa mort.

Dans son autobiographie, il expliqua les trois contraintes qu’il s’était imposé pour écrire cette  Histoire intersticielle des comics :

-La cohérence : En inventant les évènements qui se produiraient entre deux numéros, il devait respecter scrupuleusement la cohérence entre les épisodes. Cette contrainte était encore relativement facile car l’univers improbable des super-héros où tout était possible lui laissait une marge de manoeuvre très importante.

-La mémoire : L’Histoire intersticielle des comics devait permettre une meilleure compréhension de l’Histoire de l’humanité. C’est ainsi qu’il traita avec beaucoup de sérieux, par la voix de Superman notamment, des questions telles que le déclin des passions politiques ou la fin programmée de la social-démocratie.

-La poésie : L’Histoire intersticielle des comics ne devrait jamais devenir un roman de gare, même si le thème des super-héros masqués s’y prêtait aisément. Elle devait posséder un ton, un style, une voix  qui susciteraient des images, des sentiments, des émotions. Bref, une vision poétique du monde.cvt_Un-jour-je-serai-invincible_8837

Dans son travail, il se sentait la liberté de tout écrire, de tout réinventer, avec ce ton au style épuré qui lui était si particulier. Ses premiers livres bien entendu ne furent jamais distribués car Dùran ne prenait même pas la peine de changer les noms. Il se les appropriait en estimant que les personnages de ces séries populaires lui appartenaient tout autant qu’à leur créateurs. Malgré leur confidentialité, les histoires qu’il rédigea dans la solitude de son meublé circulèrent et obtinrent une certaine notoriété. L’univers intersticiel qui séparait par exemple deux épisodes des X-Men, de Flash ou des Fantastic Four fit des émules et devint le théâtre de nombreuses créations.

bloke-kiss-500x259-300x155Vers la fin des années 80, le nom de Dùran fini par traverser l’atlantique. Le mouvement littéraire  Antefutur, fondé par Romeo Vasilik , organisa des lectures publiques à Amsterdam. Des critiques de ses œuvres apparurent dans plusieurs revues. A l’aube de l’an 2000, on commençait à prendre très au sérieux sa démarche artistique résolument post-moderne, notamment grâce à un illustre professeur de littérature : Eduardo Mendès, de l’Universidad Nacional de Bogota. Avec León Dùran, il contribua à la rédaction d’un essai qui théorisait cette démarche:  Ecrire entre les pages : un manifeste de la littérature intersticielle .

Pour lui rendre hommage, nous vous livrons ici le paragraphe de clôture de son dernier livre et qui s’intitule Galactus ou la peur primale.

« Du haut du pylône, Miss Marvel observait la zone qui s’étalait sous ses jambes ballantes. La vue embrassait un large périmètre délimité par les bâtiments éventrés et la forêt insondable. La lumière crue du soleil filtrée par l’épais brouillard accentuait l’aspect figé de la scène. Sur la gauche, vers la Grande Ceinture, le clocher d’une église gisait couché sur le flanc. Les gravats de béton, projetés sur des dizaines de mètres, semblaient avoir été vomis de la brèche centrale. Plus bas, un arbre gigantesque traversait de part en part le préfabriqué d’une station service. Ses racines ondulaient sur le bitume crevassé. On aurait dit des serpents qu’une mer figée aurait englouti. Vers le nord et l’ancienne route, deux édifices brisés aux couleurs métalliques s’appuyaient l’un contre l’autre menaçant à tout instant de faire vaciller l’équilibre précaire qui les maintenait encore debout. Plus loin, dans l’ombre des énormes monticules où s’agglutinaient un fatras d’appareils électroménagers et de postes de télévision, un bras squelettique pendait mollement d’une cabine téléphonique. Autour de cette plaine inerte, la végétation broussailleuse et enchevêtrée avançait sa masse inexorablement. Galactus était parti. »

Un poète maudit à Montevideo

Joaquin Ezequiel Ortis, est décédé hier à l’âge de 48 ans. La nouvelle a fait la une de nombreux quotidiens latino-américains ce matin. Retour sur la vie mouvementée d’un artiste hors norme.

Dans les années 90, Joaquin Ezequiel Ortis occupait une place de choix dans la rubrique faits divers de la presse de son pays. Très jeune, il défraya la chronique par ses mœurs plutôt originales. Jugez plutôt, condamné en 1992 parce qu’il se promenait nu et armé d’un fusil dans le Cementerio Central, il purgea une peine de 11 mois ferme au pénitencier Libertad (sic).

gaucho_con_mate1Deux ans plus tard, celui qui deviendra l’auteur des « Versets de Plomb et autres médisances du Monde », percuta avec sa moto le colonel Ernesto Girardo, le blessant légèrement aux genoux. Il échappa de justesse à une condamnation pour terrorisme et déclara lors de son jugement qu’il s’agissait d’un accident et qu’il n’avait pas la moindre idée de qui était l’officier Girardo.  On lui retira son permis de conduire et le juge Pedro Llanos le condamna à une nouvelle peine de 17 mois à Libertad où il se faisait désormais appeler Loco-Moto.

On sut des années plus tard tard, grâce à une photo exhumée par le quotidien El Observador, que Joaquin Ortis connaissait très bien Girardo.  Le cliché, datant de l’époque où Ortis étudiait le droit à l’Université Catholique de Montevideo, montrait une scène de bagarre de rue prise lors d’une des nombreuses manifestations qui émaillèrent le pays dans les années 80. Au milieux des corps aggripés on voyait très nettement Ortis, le visage grimaçant, empoigner rudement Ernesto Girardo, qui n’était encore qu’un jeune lieutenant. On comprend aisément qu’Ortis n’ai pas fait mention de cette altercation lors de son jugement. En revanche, le mutisme du colonel en étonna plus d’un. Certains journalistes évoquèrent même une relation amoureuse entre les deux hommes mais cette affirmation ne dépassa pas le cadre de la presse à scandale.

En 2001, peu après le 11 septembre, Joaquin Ortis  fit paraître l’opus qui lui donna la reconnaissance de ses pairs :  Les guerres médianes, un recueil de poésie où fantastique et critique sociale se mêlent sobrement. Toutefois, son prologue acerbe, véritable pamphlet contre les néo-conservateurs de Washington, lui valut de devenir persona non grata aux Etats-Unis. On lui refusa son visa et il ne put jamais donner la conférence où il était convié aux côtés de Noam Chomsky pour parler de la guerre contemporaine et de sa transfiguration littéraire.

Dégoûté de cette décision (on apprit par sa mère qu’il avait toujours rêvé de se rendre à New-York), Ortis entreprit un long voyage à pied à travers la pampa avec pour seul bagage un livre de Borges sous le bras (d’après des témoins, qui l’auraient croisé saoul et indigent sur le parvis d’une église de la Colonia del Sacramento, il s’agirait d’un exemplaire de la fausse biographie d’Evaristo Carriego.)

Les tabloïdes de tout le pays ont mené une véritable battue pour mettre sur papier ses frasques d’alors. Durant ses années d’errance, on raconte qu’il mit enceinte la révérende Mère du couvent des Clarisses de Tacuarembo, qu’il se brisa les deux jambes en se jetant hors d’une voiture de police, qu’il aida un jeune voleur à prendre la fuite en déclamant des vers érotiques sur la place d’un marché local ou encore qu’il dessina un pénis de 7 mètres de haut sur la façade de la caserne de Rio Branco.

C’est pourtant de ce voyage initiatique qu’il tira son chef-d’oeuvre incontesté : Versets de Plomb et autres médisances du Monde, un véritable coup de poing dans le ventre de l’Intelligencia des lettres uruguayennes. Le succès fut immédiat. Le doyen de la faculté de littérature de l’Université Catholique de Montevideo démissionna. Dans sa déclaration, il souligna par trois fois sa totale incompétence à diriger un département désormais désuet tant la claque infligé par Ortis faisait vaciller les fondations de l’académie et l’usage de la langue.

18457Joaquin Ezequiel Ortis quitta la rubrique faits divers pour faire son entrée en première page des revues culturelles. Il conserva le sobriquet de Loco-Moto et passa les cinq dernières années de sa vie entre le quartier Miguel Arrango et La Sobrepassa, son village natal. Il écrivait ses vers sur les murs décrépis des clochers de campagne. Il enseignait l’Esperanto à des vieux malades qui gisaient impotents dans des arrières salles d’hôpitaux vétustes et poussiéreuses. Lorsque Manuel Marcos, journaliste de l’Observador lui demanda quel était son poème favoris, Ortis lui écrasa le poing sur le nez. La photo de cet épisode est d’ailleurs la dernière du poète.

En juin dernier, alors qu’il déambulait dans sa ville, une jeune femme lui aurait proposé de lui lire les lignes de la main. Clara Martinez Ortis, son épouse présente ce jour là, a été témoin de son dernier soupir. Elle a affirmé devant les caméras de TV Ciudad que la jeune voyante a susurré un mot à l’oreille de son mari, a empoché les cinquantes pesos et qu’ensuite Joaquin s’est effondré, mort.

Ortis repose désormais dans le Cementerio Central, ce même lieu qui le fit sortir de l’anonymat. Sur sa pierre tombale sont gravés ces mots  :  C’est la poésie ou les chiens.

Pour commémorer sa mémoire, voici Ego, extrait des Versets de Plomb et autres médisances du Monde  :

Le troupeau dévastateur vomissant ses lamentations

Et la vacuité de ces piètres penseurs

Magnétiques et nauséeux

Particules toxiques dardant leurs influences sur des fréquences inconnues

Goules beuglantes, fleurs soyeuses au fumet âcre de la péremption

La vacuité est solennelle

Mais des geôles de Libertad une voix s’élève