Le calvaire d’Henri Mercadin

Henri Mercadin disparait en 1979 suite à l’effondrement d’un immeuble de la rue des Renards, au centre de Bruxelles. On ne retrouva pas son corps. Ce jeune universitaire, grand admirateur du sociologue français Maurice Halbwachs, fameux pour son ouvrage “Les plans d’extension et d’aménagement de Paris avant le XIXe siècle” était passionné par la capitale belge.

retro1000ruesaintegudule01D’après les témoignages contenus dans les rapports de police, Mercadin se rendait quatre fois par semaine au 6, rue des Renards, la serviette débordant de plans, de monographies du Vieux Bruxelles et de témoignages recueillis chez des riverains. A cette époque, il consacrait beaucoup de temps à une étude sur les représentations sociales de la ville. C’est dans le cadre de cette investigation qu’il s’était rendu dans les Marolles quelques mois avant sa disparition. Lors de l’accident, le bâtiment était habité par Adeline Desmecht, une octogénaire férue d’histoire qui appréciait particulièrement la compagnie d’Henri Mercadin. Les voisins la connaissait sous le sobriquet de “Mamie Adie” et d’après ce qu’on en sait, sa bonne humeur et son érudition lui valurent une notoriété certaine dans le quartier. Dans les documents qu’Henri Mercadin conservait chez lui, classés minutieusement dans des cartons, la police retrouva des cahiers noirs numérotés de un à huit et remplis de notes écrites d’une main fébrile. Il s’agissait de la retranscription des entretiens avec Mamie Adie. Le sujet qui revenait invariablement concernait l’existence d’un lieu mystérieux perdu dans les profondeurs de la terre. Le cahier comportait également de nombreuses références relatives à des légendes populaires remontant pour les plus anciennes au XIè siècle. D’après elles, l’édification de la ville de Bruxelles se serait faite au-dessus d’une large cavité qu’on appelait La Cuve. Les gens du peuple considéraient cette anfractuosité naturelle comme le repaire d’innombrables démons et autres créatures diaboliques. Les puits de Bruxelles, de l’îlot Sacré à la rue de la Montagne Magique, en passant par le Quartier Saint-Jacques, étaient autant d’entrées vers ce monde souterrain, dardant Bruxelles d’un œil glauque. “Het ogenput” disait-on en dialecte bruxellois, ce qui signifiait « L’Œil du Puits ».

D’après les dernières notes de Mercadin, il est certain que rien ne lui importait plus que la découverte d’une entrée vers la Cuve dont il avait définitivement accepté l’existence. A la première page de chacun des huit cahiers était inscrite la même citation de Maurice Halbwachs:   “Les tracés de voie, et les changements de la structure superficielle de Paris s’expliquent non point par les desseins concertés d’un ou plusieurs individus, par des volontés particulières, mais par des tendances ou besoins collectifs auxquels les constructeurs, architectes, préfets, conseils municipaux, chefs d’État ont obéi, sans vraiment prendre conscience de ces forces sociales, invisibles, et, quelquefois, avec l’illusion qu’ils s’inspiraient de leurs conceptions propres”.  Les termes “forces sociales” et “illusion” étaient parfois soulignés à trois ou quatre reprises. Henri Mercadin interprétait cette affirmation comme une intuition inaboutie du célèbre sociologue. Par cette phrase lacunaire, ne suggérait-il pas que quelque chose dépassait les volontés individuelles et guidait l’action humaine chaque fois que l’on modifiait la ville? Si c’était vrai pour Paris, il devait en être de même pour Bruxelles. Mercadin était convaincu que la Science s’était trompée sur la nature de ces forces sociales. Pour lui, il ne s’agissait ni des besoins collectifs, ni des volontés individuelles qui était à l’œuvre dans la création d’une ville, c’était la Ville elle-même qui insufflait son Dessein à partir de son cerveau palpitant au centre de la Cuve. Les anciens puits de Bruxelles, seules voies d’accès selon Mercadin pour atteindre ce lieu mythique, devinrent alors son obsession et son esprit bascula du terrain rassurant et balisé de la sociologie à celui plus glissant des Sciences Occultes. Malheureusement, en 1979, la Ville l’englouti sous un amas de pierres et de poussière, laissant son entreprise, ou sa folie, sans lendemain.

retro1000ruedeletuve01Le 17 février 2008, soit près de trente ans après ce tragique accident, le nouveau locataire du rez-de-chaussée du 6, rue des Renards, Icham Ouriaghli, fut la victime d’un bien étrange incident. Alors qu’il était en train de carreler les murs du sous-sol, une faille s’ouvrit sous ses pieds et le précipita dans le vide. Quand il ouvrit les yeux quelques mètres plus bas, le corps meurtri, il se trouvait dans ce qui ressemblait à s’y méprendre à un puits! A ses côtés gisait un squelette adossé contre la parois de pierre. Dans ce long conduit, que les spécialiste datèrent du XIIIè siècle, les restes du corps qu’on exhuma étaient bien sûr ceux d’Henri Mercadin, comme le confirmaient les papiers qu’on trouva dans ses poches. Un cahier à couverture noire portant le numéro neuf gisait à ses côtés. D’après ses notes, Mercadin survécu 42 jours sous la terre, consacrant l’énergie du désespoir à la poursuite de son vain projet. Voici ses dernières lignes: « L’Humanité des villes marche en aveugle vers une destination inconnue, suspendue aux fils d’un Marionnettiste, d’une Entité Panoptique, sans doute d’une Abomination…”. Le scepticisme absolu qui animait Mercadin et sa croyance dans une réalité métaphysique insupportable inspira plus tard les travaux du philosophe Hilary Putnam.  Sa célèbre expérience dite du « Cerveau dans une cuve« est aujourd’hui un classique des sciences humaines et a trouvé sa vulgarisation dans des films comme Matrix, ExistenZ ou encore The Thirteen Floor. Toute une génération d’amateurs de sciences-fiction est aujourd’hui redevable du calvaire d’Henri Mercadin.

 

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Publié le 13 mai 2013, dans Nécrologies imaginaires, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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