le synthétisme de León Dùran

León Prieto Dùran est décédé prématurément le 20 juillet dernier à l’âge de 59 ans. Né à Bogota en 1953, Dùran était le chef de file de la littérature intersticielle. Son oeuvre compte une dizaine de recueils de nouvelles et 13 romans.

MISS MARVEL 1Dans les années 70, Dùran s’est fait connaître grâce à des œuvres extrêmement originales. En effet, grand amateur de comics de science-fiction nord-américains, il s’est inspiré des péripéties de ces super-héros masqués pour élaborer un exercice de style littéraire original qu’il appela « L’Histoire intersticielle des comics. » Son idée était de combler quelque peu le vide virtuellement infini qui sépare deux épisodes de ces bandes dessinées. Entre le moment où Spider-man terrasse le Dr Octopus dans l’épisode 122 et celui où il part à la recherche du Chacal dans le n°123, que s’était-il donc passé ? Et surtout, comment le raconter pour en en faire de la littérature ? Fort de cette idée directrice, il se mit à écrire avec  acharnement jusqu’à sa mort.

Dans son autobiographie, il expliqua les trois contraintes qu’il s’était imposé pour écrire cette  Histoire intersticielle des comics :

-La cohérence : En inventant les évènements qui se produiraient entre deux numéros, il devait respecter scrupuleusement la cohérence entre les épisodes. Cette contrainte était encore relativement facile car l’univers improbable des super-héros où tout était possible lui laissait une marge de manoeuvre très importante.

-La mémoire : L’Histoire intersticielle des comics devait permettre une meilleure compréhension de l’Histoire de l’humanité. C’est ainsi qu’il traita avec beaucoup de sérieux, par la voix de Superman notamment, des questions telles que le déclin des passions politiques ou la fin programmée de la social-démocratie.

-La poésie : L’Histoire intersticielle des comics ne devrait jamais devenir un roman de gare, même si le thème des super-héros masqués s’y prêtait aisément. Elle devait posséder un ton, un style, une voix  qui susciteraient des images, des sentiments, des émotions. Bref, une vision poétique du monde.cvt_Un-jour-je-serai-invincible_8837

Dans son travail, il se sentait la liberté de tout écrire, de tout réinventer, avec ce ton au style épuré qui lui était si particulier. Ses premiers livres bien entendu ne furent jamais distribués car Dùran ne prenait même pas la peine de changer les noms. Il se les appropriait en estimant que les personnages de ces séries populaires lui appartenaient tout autant qu’à leur créateurs. Malgré leur confidentialité, les histoires qu’il rédigea dans la solitude de son meublé circulèrent et obtinrent une certaine notoriété. L’univers intersticiel qui séparait par exemple deux épisodes des X-Men, de Flash ou des Fantastic Four fit des émules et devint le théâtre de nombreuses créations.

bloke-kiss-500x259-300x155Vers la fin des années 80, le nom de Dùran fini par traverser l’atlantique. Le mouvement littéraire  Antefutur, fondé par Romeo Vasilik , organisa des lectures publiques à Amsterdam. Des critiques de ses œuvres apparurent dans plusieurs revues. A l’aube de l’an 2000, on commençait à prendre très au sérieux sa démarche artistique résolument post-moderne, notamment grâce à un illustre professeur de littérature : Eduardo Mendès, de l’Universidad Nacional de Bogota. Avec León Dùran, il contribua à la rédaction d’un essai qui théorisait cette démarche:  Ecrire entre les pages : un manifeste de la littérature intersticielle .

Pour lui rendre hommage, nous vous livrons ici le paragraphe de clôture de son dernier livre et qui s’intitule Galactus ou la peur primale.

« Du haut du pylône, Miss Marvel observait la zone qui s’étalait sous ses jambes ballantes. La vue embrassait un large périmètre délimité par les bâtiments éventrés et la forêt insondable. La lumière crue du soleil filtrée par l’épais brouillard accentuait l’aspect figé de la scène. Sur la gauche, vers la Grande Ceinture, le clocher d’une église gisait couché sur le flanc. Les gravats de béton, projetés sur des dizaines de mètres, semblaient avoir été vomis de la brèche centrale. Plus bas, un arbre gigantesque traversait de part en part le préfabriqué d’une station service. Ses racines ondulaient sur le bitume crevassé. On aurait dit des serpents qu’une mer figée aurait englouti. Vers le nord et l’ancienne route, deux édifices brisés aux couleurs métalliques s’appuyaient l’un contre l’autre menaçant à tout instant de faire vaciller l’équilibre précaire qui les maintenait encore debout. Plus loin, dans l’ombre des énormes monticules où s’agglutinaient un fatras d’appareils électroménagers et de postes de télévision, un bras squelettique pendait mollement d’une cabine téléphonique. Autour de cette plaine inerte, la végétation broussailleuse et enchevêtrée avançait sa masse inexorablement. Galactus était parti. »

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Publié le 28 août 2012, dans Nécrologies imaginaires, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. J’ai appris un nouveau mot: intersticielle. J’aime ces nécros imaginaires qui me laissent encore avec un doute. Et si c’était réel…

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