Un poète maudit à Montevideo

Joaquin Ezequiel Ortis, est décédé hier à l’âge de 48 ans. La nouvelle a fait la une de nombreux quotidiens latino-américains ce matin. Retour sur la vie mouvementée d’un artiste hors norme.

Dans les années 90, Joaquin Ezequiel Ortis occupait une place de choix dans la rubrique faits divers de la presse de son pays. Très jeune, il défraya la chronique par ses mœurs plutôt originales. Jugez plutôt, condamné en 1992 parce qu’il se promenait nu et armé d’un fusil dans le Cementerio Central, il purgea une peine de 11 mois ferme au pénitencier Libertad (sic).

gaucho_con_mate1Deux ans plus tard, celui qui deviendra l’auteur des « Versets de Plomb et autres médisances du Monde », percuta avec sa moto le colonel Ernesto Girardo, le blessant légèrement aux genoux. Il échappa de justesse à une condamnation pour terrorisme et déclara lors de son jugement qu’il s’agissait d’un accident et qu’il n’avait pas la moindre idée de qui était l’officier Girardo.  On lui retira son permis de conduire et le juge Pedro Llanos le condamna à une nouvelle peine de 17 mois à Libertad où il se faisait désormais appeler Loco-Moto.

On sut des années plus tard tard, grâce à une photo exhumée par le quotidien El Observador, que Joaquin Ortis connaissait très bien Girardo.  Le cliché, datant de l’époque où Ortis étudiait le droit à l’Université Catholique de Montevideo, montrait une scène de bagarre de rue prise lors d’une des nombreuses manifestations qui émaillèrent le pays dans les années 80. Au milieux des corps aggripés on voyait très nettement Ortis, le visage grimaçant, empoigner rudement Ernesto Girardo, qui n’était encore qu’un jeune lieutenant. On comprend aisément qu’Ortis n’ai pas fait mention de cette altercation lors de son jugement. En revanche, le mutisme du colonel en étonna plus d’un. Certains journalistes évoquèrent même une relation amoureuse entre les deux hommes mais cette affirmation ne dépassa pas le cadre de la presse à scandale.

En 2001, peu après le 11 septembre, Joaquin Ortis  fit paraître l’opus qui lui donna la reconnaissance de ses pairs :  Les guerres médianes, un recueil de poésie où fantastique et critique sociale se mêlent sobrement. Toutefois, son prologue acerbe, véritable pamphlet contre les néo-conservateurs de Washington, lui valut de devenir persona non grata aux Etats-Unis. On lui refusa son visa et il ne put jamais donner la conférence où il était convié aux côtés de Noam Chomsky pour parler de la guerre contemporaine et de sa transfiguration littéraire.

Dégoûté de cette décision (on apprit par sa mère qu’il avait toujours rêvé de se rendre à New-York), Ortis entreprit un long voyage à pied à travers la pampa avec pour seul bagage un livre de Borges sous le bras (d’après des témoins, qui l’auraient croisé saoul et indigent sur le parvis d’une église de la Colonia del Sacramento, il s’agirait d’un exemplaire de la fausse biographie d’Evaristo Carriego.)

Les tabloïdes de tout le pays ont mené une véritable battue pour mettre sur papier ses frasques d’alors. Durant ses années d’errance, on raconte qu’il mit enceinte la révérende Mère du couvent des Clarisses de Tacuarembo, qu’il se brisa les deux jambes en se jetant hors d’une voiture de police, qu’il aida un jeune voleur à prendre la fuite en déclamant des vers érotiques sur la place d’un marché local ou encore qu’il dessina un pénis de 7 mètres de haut sur la façade de la caserne de Rio Branco.

C’est pourtant de ce voyage initiatique qu’il tira son chef-d’oeuvre incontesté : Versets de Plomb et autres médisances du Monde, un véritable coup de poing dans le ventre de l’Intelligencia des lettres uruguayennes. Le succès fut immédiat. Le doyen de la faculté de littérature de l’Université Catholique de Montevideo démissionna. Dans sa déclaration, il souligna par trois fois sa totale incompétence à diriger un département désormais désuet tant la claque infligé par Ortis faisait vaciller les fondations de l’académie et l’usage de la langue.

18457Joaquin Ezequiel Ortis quitta la rubrique faits divers pour faire son entrée en première page des revues culturelles. Il conserva le sobriquet de Loco-Moto et passa les cinq dernières années de sa vie entre le quartier Miguel Arrango et La Sobrepassa, son village natal. Il écrivait ses vers sur les murs décrépis des clochers de campagne. Il enseignait l’Esperanto à des vieux malades qui gisaient impotents dans des arrières salles d’hôpitaux vétustes et poussiéreuses. Lorsque Manuel Marcos, journaliste de l’Observador lui demanda quel était son poème favoris, Ortis lui écrasa le poing sur le nez. La photo de cet épisode est d’ailleurs la dernière du poète.

En juin dernier, alors qu’il déambulait dans sa ville, une jeune femme lui aurait proposé de lui lire les lignes de la main. Clara Martinez Ortis, son épouse présente ce jour là, a été témoin de son dernier soupir. Elle a affirmé devant les caméras de TV Ciudad que la jeune voyante a susurré un mot à l’oreille de son mari, a empoché les cinquantes pesos et qu’ensuite Joaquin s’est effondré, mort.

Ortis repose désormais dans le Cementerio Central, ce même lieu qui le fit sortir de l’anonymat. Sur sa pierre tombale sont gravés ces mots  :  C’est la poésie ou les chiens.

Pour commémorer sa mémoire, voici Ego, extrait des Versets de Plomb et autres médisances du Monde  :

Le troupeau dévastateur vomissant ses lamentations

Et la vacuité de ces piètres penseurs

Magnétiques et nauséeux

Particules toxiques dardant leurs influences sur des fréquences inconnues

Goules beuglantes, fleurs soyeuses au fumet âcre de la péremption

La vacuité est solennelle

Mais des geôles de Libertad une voix s’élève

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Publié le 22 août 2012, dans Nécrologies imaginaires, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. pdekoninck@brutele.be

    quelle culture bravo

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