La Ville dans tous ses états

Les villes constituent un laboratoire aux possibilités quasi infinies pour observer les interactions de nos contemporains et l’influence réciproque qu’ils exercent sur leur milieu. Dans cette perspective dynamique, la ville est constamment en devenir. Elle s’auto-génère et se transforme au gré des migrations, de la technologie, des politiques d’urbanisme et de l’ingénierie sociale. Durant ces 100 dernières années, la manière de comprendre le phénomène urbain s’est considérablement enrichi d’une multitude de théories. 

Aux alentours de 1920, des chercheurs de l‘université de Chicago se sont intéressés aux effets de la ville sur le comportement collectif. Ils conceptualisèrent la ville comme une mosaïque de micro-sociétés en perpétuel ajustement. L’écologie humaineétait née. Pour la première fois, la ville est perçue comme un organisme dont la dynamique est déterminée par des êtres vivants en compétition pour un territoire. Cette nouvelle grille d’analyse pour comprendre la ville fit de nombreux émules et conditionna fortement la direction des recherches ultérieures.

En 1946, l’architecte Constantinos Doxadis alla encore plus loin dans cette voie. En effet, pour parvenir à une vision holistique du phénomène urbain, il pensa qu’il fallait désormais croiser le savoir du géographe, du sociologue, de l’urbaniste, de l’architecte, du mathématicien et même du politologue et tenter d’en dégager une science qu’il définit par le terme “ékistique”. L’ékistique serait la “ science ayant pour objet l’étude des phénomènes qui conditionnent les diverses formes d’établissements humains”(Doxadis.1946).

Dans les années 50, Guy Debord invente la psychogéographie et adopte une approche plus poétique du phénomène urbain. Son essai “Introduction à une critique de la géographie urbaine” envisage la ville comme un espace affectif.  La psychogéographie  est “l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. (Debord.1955). Cette nouvelle pensée mis en évidence qu’un quartier n’est pas seulement un espace géographique physique et économique. Il est également déterminé par la représentation qu’en ont ses habitants ainsi que ceux des autres quartiers. Pour permettre d’intégrer ces données affectives à la compréhension de la ville, il propose de dériver sans but au travers de l’espace urbain. Cette idée va être reprise par Francesco Carreri et son “Observatoire nomade”. Celui-ci utilisa la technique de la dérive spécifiquement dans les espaces marginaux tels que bidonville, décharges publiques,  chancres urbains, pour améliorer la compréhension du caractère fluctuant des villes et s’imprégner des différentes ambiances qu’elles recèlent.

Revenons à présent sur un terrain plus pragmatique et voyons ce que nous disent les scientifiques de la question urbaine. 

Jacques Levy, spécialiste de géographie politique, nous montre que les grandes villes du monde entier sont conçues selon 2 modèles: Celui d’Amsterdam et celui de Johannesbourg.  “Dans le modèle d’Amsterdam, la ville tend à maximiser l’avantage de concentration, c’est-à-dire de coprésence et d’interaction du plus grand nombres d’opérateurs sociaux. Seul l’individu possède, par le logement, une intimité, c’est-à-dire un droit à l’écart. Au contraire, dans le modèle de Johannesburg, la séparation sous toutes ses formes structure l’espace urbain, qui, à bien des égard, n’est qu’une mosaïque de quartiers fonctionnellement et sociologiquement (y compris ethniquement) homogènes et partiellement enclavés”. (Levy.1997).

 Grosso modo, les villes européennes et asiatiques seraient plutôt conçues selon le modèle d’Amsterdam alors que les villes du continent américain suivraient plutôt le modèle de Johannesbourg. Ce dernier illustre l’idéologie ultralibérale qui marque la fin de la ville comme espace public et l’avènement des quartiers autonomes placés sous hautes surveillance.

Cette dérive a été analysée par des auteurs de science-fiction sous le terme d’arcologie. En effet, la notion d’arcologie, inventée par l’architecte Paolo Soleri, est une tentative d’allier écologie et architecture en introduisant des bâtiments entièrement autonomes tant au niveau des services qu’ils offrent (supermarchés, salons de coiffure, restaurants, écoles, centres de loisir, etc.) qu’au niveau de l’énergie (production d’électricité, recyclage de l’eau et des déchets, etc.). Les arcologies standardisent les fonctions de la ville en réduisant le citadin à un consommateur aliéné dont tous les besoins sont pris en charge. Les gigantesques supermarchés sur  tout le continent américain nous donne un aperçu actuel de ce que la ville de demain, sous le verni écologique,  pourrait devenir. 

Une arcologie célèbre est celle mise en scène dans le roman “High Rise” de James Ballard. On y assiste à la  décadence des riches habitants d’une tour autonome devenant bien vite le théâtre d’une confrontation très violente.

Une autre arcologie est celle racontée dans “The world inside” de Robert Silverberg. 75 milliards d’êtres humains vivent dans des conurbations construites en hauteur. Les tabous ont disparu, les besoins vitaux sont satisfaits et pourtant l’humanité semble perdre pied  dans ce type d’architecture insidieusement dictatoriale.

On le constate aisément, la ville et son organisation influence potentiellement nos modes de vie.  L’évolution du phénomène urbain tend actuellement vers l’ “oecumenopolis”, c’est à dire une ville-monde qui s’étendrait comme un ruban dessinant les contours d’un “archipel mégalopolitain mondial.  Quelles en seront les conséquences?  Dans l’Allemagne du Moyen-Age, on disait “Stadt luft macht frei”, “l’air de la ville rend libre”. Il reste à voir si c’est toujours vrai aujourd’hui…

 

 

 

 

 



 

 

 

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Publié le 6 janvier 2012, dans Megalopolis, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. j ai envie de dire : merci Guy Debord de m’avoir amené ici 😀

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