Un air frais venant du Nord
Les contrées germaniques et scandinaves ont leur Histoire marquée par de nombreuses dissidences culturelles. Des Anabaptistes au Kopisme en passant le Parti des Pirates, les nordiques ont souvent cultivé la subversion. Tour à tour, ces revendications auront soit été écrasées dans le sang soit intégrées dans des dispositifs légaux. Voici une petite rétrospective sélective de quelques figures contestataires du Nord de l’Europe.
En 1391 une bande de corsaires allemand au service du roi du Suède se rebellèrent contre leur employeur et prirent le large pour leur propre compte. Devenus pirates, ils écumèrent la mer Baltique sous l’appellation de “Vitalienbruder” ce qui signifie “Frères des victuailles”. Lorsqu’ils furent défais par la ligue Hanséatique, leurs successeurs prirent le nom de “Likedeelers”, c’est à dire “Ceux qui pratiquent le
partage égalitaire” car ils faisaient profiter de leur butin les populations pauvres de la côte. Leur chef Klaus Storterbeker fut condamné à être décapité en 1401 à Hambourg. Il demanda toutefois au Maire de la ville d’épargner autant de ses compagnons qu’il parviendrait à dépasser une fois sa tête coupée. Sa requête fut acceptée et on racconte que son corps sans tête marcha devant 11 de ses acolytes ce qui n’empêcha pas leur exécution. Ces “frères des victuailles” furent en quelque sorte les précurseurs des mouvements libertaires européens.
En 1523. Thomas Munzer, un pasteur itinérant rompt avec l’idéologie de Luther, jugé trop complaisant avec les Princes. Profitant de
l’agitation paysanne qui régnait alors dans l’Electorat de Saxe, il prêcha l’Anabaptisme, une doctrine qui exclu le baptême des enfants car ce sacrément ne pouvait s’accomplir selon ces adeptes qu’avec le consentement du candidat. Il refusa l’interprétation officielle dela Bible et soutint qu’aucune réforme religieuse n’est possible sans une réforme sociale en faveur des plus démunis. Révolutionnaire, fanatique et violent, Thomas Munzer fut executé en 1525. On racconte qu’avant de mourir, il dit à ses boureaux “Omnia sunt communia”, c’est à dire “Tout est à tous”. Il eut une influence certaine sur les doctrines communistes. Ernst Bloch, un penseur marxiste, lui a dédié une étude dans son ouvrage “Thomas Munzer: Théologien de la révolution. Le collectif Luther Blisset s’est également inspiré de ce personnage pour écrire leur livre d’aventure “L’oeil de Carafa”.
Faisons un grand pas dans l’espace et le temps pour nous rendre à Copenhague en 1971, année ou le journaliste Jacob Ludwigsen annonce dans un article de la revue “Hovedbladet” la naissance de la ville libre de Christiania. Il écrivit alors que :
« L’objectif de Christiania est de créer une société autogérée dans laquelle chaque individu se sent responsable du bien-être de la communauté entière. Notre société doit être économiquement autonome et nous ne devons jamais dévier de notre conviction que la misère physique et psychologique peuvent être évitées”.
L’annonce de la “ville Libre de Christiania” survint en pleine crise du logement: Des milliers de personnes y affluèrent et décidèrent de vivre en communauté et en autogestion. Grace sans doute à l’attrait
touristique qui profita au pays, le quartier obtint un statut légal particulier. Il se caractérisa par des constructions architecturales originales, par l’interdiction de circuler en voiture, par la vente libre de haschich, par le partage des ressources matérielles entre des collectifs d’habitants et surtout par l’autorité des riverains sur leur quartier au travers de la tenue d’assemblées générales. Cette épopée qui aura duré jusqu’en 2006 aura été une expérience libertaire concrète.
A la même époque, à quelques centaines de kilomètres de là, à Berlin, dans le quartier de Kreuzberg, la municipalité décida de construire un gigantesque complexe d’habitations et d’espaces commerciaux. L’augmentation du prix des loyers que ce projet urbanistique occasionna va obliger les habitants les plus démunis à fuir le quartier. De nombreux appartement s se retrouvèrent ainsi sans locataire. Sous l’impulsion de divers groupes contestataires (punks, féministes, etc.), l’occupation illégale de logements vides débuta dès 1979. Ce mouvement va s’étendre et finira par obtenir plusieurs succès. Tout
d’abord, ces squatteurs vont s’organiser en coopérative et investir les bâtiments en voie de démolition pour les rénover eux même. Le squat devient alors à Berlin synonyme de contre-culture. Un espace est prévu pour les voyageurs de passage, des expositions, des concerts, des débats politiques y seront organisés. Dans les années 90, bon nombre de ces lieux réussirent à obtenir un statut légal. Leurs plus grands succès est sans aucun doute d’avoir contraint la municipalité à organiser une consultation des habitants avant l’exécution de tout projet urbanistique et d’avoir impulsé un mouvement qui s’étend désormais dans toute l’Europe.
L’histoire ne s’arrête pas là et la fougue libertaire germanique va continuer de s’exprimer, notamment au travers de la création du parti pirate en 2006. Ce groupuscule politique, inspiré du parti suédois du même nom, a pour vocation de réformer la propriété intellectuelle pour la rendre accessible à tous gratuitement, notamment au travers d’un accès à internet sans limitation. Il s’appuie notamment sur la
convention européenne des droits de l’homme qui reconnait la liberté de communication comme droit fondamental. Il milite également pour la transparence des gouvernements. Lors des élections municipales de 2009, le Parti Pirate obtint 2 sièges. C’est à Berlin qu’il connu son plus gros succès avec un score de 8,9 % aux législatives locales de 2011. Après cette victoire, ses membres complétèrent le programme du parti par cette déclaration:
“Nous pirates, prenons partie pour l’instauration d’un revenu de base inconditionnel, remplissant par là-même les conditions d’un “droit à une garantie du minimum vital (Existenzsicherung) et à la participation sociale” de notre programme. Celui-ci doit :
- garantir l’existence et permettre la participation à la vie de la société,
- constituer un droit individuel et ne peut être conditionné ni par un contrôle de nécessité, ni par une quelconque obligation de travail ou tout autre contrpartie.”
Dans le spectre politique européen actuel, il s’agit véritablement d’une petite révolution.
En matière de progressisme, l’Islande n’est pas en reste. Non seulement ce pays possède le plus ancien parlement d’Europe, l’Althing, mais c’est également dans cette île septentrionale que fut voté en juin 2010 une résolution portant sur la protection des médias. Il s’agit de « l’Icelanding Modern Media Initiative », une loi qui accorde les meilleurs garanties au monde concernant la protection de la liberté d’expression, des publications politiques et du journalisme d’investigation. C’est grâce à cette législation que le site Wikileaks, hébergé en Islande, a pu publier des documents classés confidentiels sans être inquiété par la loi.
Pour terminer ce petit tour d’horizon des alternatives nordiques, notons que depuis le 4 janvier 2012, le piratage est devenu une religion
en Suède. En effet, le mouvement « Kopisme », pour qui « l’information est sacrée et la copie est un sacrement » a été reconnu comme religion officielle par le gouvernement suédois. Son crédo : « Copiez, téléchargez, partagez ».
Vikings et Germains semblent décidément bien inspirés en matière de liberté.