Ca n’intéresse probablement personne mais un thème m’a toujours préoccupé: il s’agit de l’idéologie
véhiculée, insidieusement ou non, consciemment ou non, dans la littérature destinée aux plus jeunes.
Je pense évidemment à cette collection « le livre dont vous êtes le héros » puisque c’est elle qui dès l’âge de 10 ans m’a amené à découvrir la lecture.
Si on regarde les quelques 160 titres parus en français entre 1983 et 1995, on constate un dénominateur commun passablement nauséabond : l’apologie de la violence et de la morale guerrière.
Ce qui saute aux yeux dès l’ouverture de la plupart de ces volumes, c’est bien entendu la focalisation sur le « combat », pour une « bonne » cause bien entendu.
Je ne vais pas me faire plus catholique que le pape et mon propos n’est pas de pourfendre les allusions à la violence qui parsèment les médias destinés aux plus jeunes. Le monde EST violent, et occulter ce constat par des créations littéraires au parfum d’eau de rose serait digne de la plus abjecte propagande.
Mon attention se porte plutôt sur la manière dont cette violence s’articule au sein de ces « livres dont vous êtes le héros », la façon dont elle est présentée, banalisée et justifiée.
Penchons nous sur les titres phares, ceux de la première époque, que nous devons à Steve Jackson et à Ian Livingstone: c’est peut être ceux qui sont le moins sous le feu de mes projecteurs critiques. En effet, l’histoire passe totalement au second plan et n’offre aucun souci de réalisme. Ce n’est qu’une succession de couloirs, de portes, de monstres (à tuer bien entendu) et de trésor à piller.
Au moins, les choses sont claires! Loin d’être intelligent, éducatif dans la mesure où ils ouvrirent une porte (encore une) vers la littérature, ces ouvrages sont plutôt d’innocents « jeux », et bons marchés de surcroit. Certes, la violence est présente mais les ennemis sont tellement désincarnés, dépourvus de toutes profondeurs et d’humanité (gobelin, troll et autre dragon issus tout droit du giron de Tolkien), que finalement ils constituent un exutoire idéal à la violence juvénile.
Toutefois, au fil du temps, les séries s’affinent et s’étalent parfois sur plusieurs volumes, la continuité du récit renforçant le côté romanesque de la saga. Cette évolution touche la forme des livres, qui évoluent en termes de jouabilité grâce aux nouvelles règles qui s’ajoutent, mais aussi dans la narration, mieux écrites et plus soucieuse de la cohérence de l’histoire.
Le summum du genre est atteint avec la série « Loup Solitaire », première en terme de vente parmi les vingt séries publiées, où, n’ayant pas peur des mots, le héros proposé au lecteur n’est autre qu’un para-commando féodal, du genre «membre des forces spéciale version moyen-âge ».
Si le récit gagne en subtilité, en effet beaucoup plus de soin est apporté à la narration, son corollaire qui caractérise tout livre dont vous êtes le héros, c’est-à-dire le « combat », s’affine également et est bien souvent justifié de manière fort douteuse.
Ici commence le festival propagandiste royaliste et conservateur « made in England ».
Les rois sont bien entendu bons et sages et en tant que héros, c’est à vous qu’il incombe de mater toutes velléités qui s’opposerait à ce constat. En effet, c’est bien souvent au service d’un roi que vous mettez votre bras (armé bien entendu) à disposition.
Le patriotisme est bien entendu très présent et il n’est pas rare de lire des passages où le héros que vous incarnez verse une larme à la vue de son cher drapeau. Comme nous les montre les manifestations publiques en Angleterre, les Britanniques tiennent à leur drapeau, l’Union Jack. De la part d’une nation qui étendit son emprise sur le tiers de la terre, ceci expliquerait cela. Passons.
Un autre détail que j’ai découvert dans ces récits : le recours à la torture. Dans le feu de l’action, peut-être pour apporter un peu d’”originalité” au récit, et bien il est proposé au lecteur-joueur de tirer les vers du nez, de manière « musclé », à un prisonnier. Voici le passage en question, tiré du livre « Down of the dragons » de Joe Dever :
« Inconscient, l’homme pend mollement au bout des lourdes chaînes qui relient au mur ses poignets encroutés de sang, et son corps émacié porte des traces évidentes de récentes tortures. Pour le réveiller, le geôlier bedonnant s’empare d’un baquet d’eau croupie dont il lui asperge le visage. Soufflant et crachant, votre assassin présumé reprend ses esprits. (…)-« C’t un vrai dur, çui –là. Je vous jure que je m’en suis donné de la peine pour y faire cracher le nom du fils de chien qui l’a payé, monseigneur, et je connais mon boulot. Mais rien de rien, j’ai rien pu tirer d’cette foutue tête de bourrique ! » Sur ces aimables paroles, le gros gardien saisit une paire de tenailles dont les longs manches émergent d’un brasero fumant. « P’têt ben qu’vous voudrez essayer de l’faire chanter vous-même, messire ? » dit-il avec un sourire torve en vous tendant les monstrueuses pinces chauffées au rouge. – « Merci bien, mon brave », répliquez-vous. « J’ai bien quelques petites questions à poser à cet homme mais je ne crois pas que cet instrument sera nécessaire. Je préfère utiliser mes propres méthodes. »
Pas d’inquiétude, ça sera fait proprement : Le défenseur des vieilles traditions que vous incarnez va tout simplement user de ses pouvoirs magiques pour faire parler l’affreux comploteur, histoire de ne pas se salir les mains. Ou comment justifier la torture avec un cachet politiquement correct…. Ces livres étaient tout de même adressés à des gamins de 10 ans!
A la lumière des valeurs véhiculées dans les jeux vidéo (apologie du militarisme, de la guerre et de la violence) l’exemple ci-dessus est peut-être anecdotique mais il préfigure un état d’esprit bien ancré dans un conservatisme à peine voilé.
Lorsqu’on sait que Ian Livingstone est devenu en 2000 Docteur honoraire de l’université d’Abertay Dundee pour je cite « Service rendus au monde du jeu vidéo » et qu’en 2006 il est fait membre du très select « Order of British Empire », cela laisse songeur…